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16/04/09
Chers habitués, vous pouvez zapper le prochain paragraphe. Je dis ça, c'est
juste pour la forme, puisque vous le lirez quand même.
(Juste au cas où par une poisse
incommensurable et statistiquement improbable, sur ce site à cinq visites par
jour perdu dans les profondeurs du web, des yeux indiscrets venaient se poser
ici et croyaient reconnaître l'endroit dont je vais parler... Je n'invente rien et ne révèle rien qui ne soit déjà connu de toute la rédaction. Quant à l'étrange gestion de mon stage, elle a été clairement abordée avec la direction.)
Bref. Ceci est juste une brève.
Parce que mieux vaut en rire. Oh là là... On me l'avait dit, pourtant. Je
croyais être prêt... Mais en réalité, on n'est jamais vraiment prêt pour le SR.
Jamais. Je vous explique pas comment je galère à taper, avec la camisole.
Le « SR », c'est le Secrétariat de Rédaction, et c'est le mal.
Flash-back : notre pauvre narrateur débarque dans la ville où il s’apprête à
effectuer un pré-stage de deux semaines au sein d'une rédaction. Il n'entend
pas encore grincer la roue du destin qui lui arrive pourtant droit dans la
gueule, prête à broyer ses fragiles rêves d'enfant purs et cristallins…
Ah ben ça, pas de risque : lui, comme le premier Parigot venu, sort de la caisse de ses
parents, respire un grand coup et se dit que décidément, ça fait du bien de
retrouver eul’ bon air, depuis six mois qu'il n'avait pas mis les pieds dans la
région.
Puis le narrateur flâne un peu dans le centre-ville. Avec une méchante
pointe d’inquiétude, il constate que pendant les vacances scolaires, l'endroit semble
tout simplement à crever d’ennui : les rues, saturées de djeun's en temps
normal, comptent péniblement deux ou trois pékins transitant du point A au
point B sans s'attarder du côté des magasins ou des cafés, aussi déserts les uns
que les autres.
Le narrateur va d’ailleurs s’empresser d’abandonner cette troisième personne
passablement relou, si ça ne vous fait rien.
Il est 14 h, j'ai rendez-vous à la rédaction pour mon baptême du feu. Dix
PC, dont neuf occupés. Tout le monde semble bosser dans l'urgence, les regards
sont rivés sur les écrans. Une fille se dirige vers moi : « Bon, ça va
pour Sirocco, tu maîtrises ? »
Euh, pardon ? Siro quoi ? Elle soupire, apparemment crevée. « Bon
attend, on verra ça plus tard quand ça sera moins le feu. Tiens, va sur le
poste là-bas, tu peux te mettre sur V3 et voir un peu les différents classeurs
pendant ce temps. » Et elle retourne à son bureau.
Oh là là. Je bloque quelques secondes, je commence à la sentir un peu mal
cette histoire. Je la ratrappe et lui explique sans parler trop fort que
comment dire, heu, je connais pas son truc, là, « V3
», c'est la première fois que je mets les pieds dans un service SR.
Ses yeux s'agrandissent d'un coup. Une étincelle d'inquiètude dans ses yeux,
un intrigant mélange de « Bon, ben avec toi on va galérer » et de « Mon pauvre,
t'imagines pas comment tu vas en chier ».
Je me retrouve à une table avec un crayon, une règle et une feuille A4 sur
laquelle est tracée une grille. Et ce qui était encore très théorique pour moi
dix minutes auparavant prend soudain des allures salement concrètes : je vais
passer deux semaines à caler des articles au millimètre près dans des petites
cases tracées au crayon de bois. Ma mission suprême : relire, corriger, puis
tailler des articles à la demi-ligne près pour qu'ils ne dépassent pas d'un
millimètre de ces saloperies de cases.
On me dit : « Tu t’occuperas des pages locales de cette agglo ».
Je galère comme pas permis sur le logiciel, parviens enfin à accéder au bon
répertoire, ouvre un article de correspondant local.
Oh putain.
J'en ouvre un autre. Puis un troisième… Oh mais que, mais quoi, mais non, c'est pas possible, ça peut pas exister.
Eeeeeet merde. Je comprends tout à coup qu’un correspondant local est juste censé
rapporter l'info. Mais pas forcément savoir écrire. Je
veux dire, mettre des verbes dans ses phrases, il se sent pas obligé le mec.
Mettre toutes les lettres des mots, pas beaucoup plus. Se relire pour vérifier
qu'on entrave un minimum le contenu de l'article ? Rien à battre, ma bonne dame. Il sait pertinemment qu'il est le seul dans son bled à
mener cette activité, sans aucune concurrence... Aucune raison de se gêner, le salopiaud sait parfaitement que le SR fera le boulot à sa place.
J'ai comme un flash : j'entrevois mes deux semaines à venir. Ca
fait bizarre.. Vous savez, un peu comme un vertige,
l'impression d'entrer dans un tunnel qui va vous engloutir sans laisser la
moindre trace de votre passage sur Terre, en faisant juste un petit « pouf » comme
ça, comme si vous n'aviez jamais existé...
A ce moment-là, une fille arrive de la salle de montage et demande à la
cantonade : « Qui s'occupe de l’agglo de Voiré ? »
Sans la moindre seconde d'hésitation, mon voisin répond : « Voiré des
fesses ! »
Bon. Là, je commence à envisager de me lever tout doucement avant de lancer
un truc simple mais définitif, genre « Bon ben... salut » et de
quitter la pièce tranquillement, marcher jusqu'à la gare sans me presser,
monter dans le train, me recroqueviller sur un siège en position foetale,
fermer les yeux et m'endormir pour mettre fin à ce vilain cauchemar éveillé.
Mais ma formatrice vient alors me voir, et me confie les deux pages que je
dois réaliser pour cette première journée.
A 22 heures, je sors crevé, mais à peu près content
d'avoir pondu ma première maquette.
Au bout de quelques jours - et par pure perversion - j'ai fini par le
trouver assez drôle, ce taf' ignoble. J'y arrive bien mieux, évidemment. Mais le rythme de vie, par contre, ça ne
passe pas. Je sors des bureaux à 23 heures alors que mes collègues ne les
quittent pas avant 1h du matin. Les rues sont désertes, les bars fermés : je
rentre avec Desproges ou Black Bomb A sur les oreilles, selon le degré de
blasitude.
J'ai vu Amandine une fois pendant le week-end avant son départ, fait deux escapades à
la cambrousse... Et puis c'est tout. C'est même pas
que mes sorties ont été rares : j'en ai juste pas fait, nolife powa. Le
deuxième soir, ça allait tellement pas fort que j'ai écrit du slam. Ca vous
donne une idée. Si j'en venais à ajouter qu'en plein coeur d'un vortex temporel
non identifié, j'en suis même arrivé à bricoler des instrus sur Audacity à 3
heures du mat’ à partir de quelques morceaux d'Abstrakt Keal Agram, vous
n'oseriez pas le croire. Eeeeh ben si. Drame de l'isolement.
Mais finalement, le coup de blues est passé. J'ai lu, beaucoup lu, regardé des films,
beaucoup de films, mais j'ai quand même vraiment hâte de passer des soirées avec des...
des gens, quoi.
Holà, je digresse, je digresse.
Et donc, ce taf. Eh bien, j'ai vite compris pourquoi les vannes à la "Voiré des fesses" fusaient aussi facilement... C'est ça ou péter les plombs. Le service où j'effectue mon stage, c'est une dimension parallèle.
Un monde où les textes que l'on reçoit ne comportent ni virgules, ni guillemets. Où les phrases
peuvent atteindre cinq, six, sept lignes et se révéler strictement imbitables
malgré la lecture et l'interprétation de trois personnes différentes. Où les
photos sont toujours (TOUJOURS !) ratées, d’une manière ou d’une autre :
strabisme, flou artistique, moue désavantageuse... et parfois, chef-d'oeuvre
parmi les chefs-d'oeuvre : de dos.
Oui. Il existe des gens en ce bas-monde, croyez-le si vous voulez, qui sont
capables de prendre un type en photo de dos, et de vous envoyer
l'image avec pour légende : « Jacques R., tout sourire après sa victoire dans
ce raid pédestre de Trivaillac ».
Dans le même genre : article sur une association de retraités qui trompent
leur ennui à St Gignac de Montluc en s'initiant à la peinture. Illustration :
trois petits vieux tenant un cadre dans lequel ils viennent d'incruster leur
toile. Eh ben sur la photo que je reçois, les cadres sont tournés vers eux.
La première fois, on est incrédule, on se révolte un peu contre tant de
non-sens... Mais à force, on en rit. Du coup, tout le monde rit beaucoup dans
mon service. On s'interpelle pour se montrer un article particulièrement
mauvais, les photos improbables ou à la résolution la plus dégueulasse, le
sujet le plus profondément inintéressant...
Et ça paraît tel-quel, parce que la direction veut « faire dans le local »
mais se désintéresse totalement de la qualité de ses correspondants locaux, du
moment qu'ils pondent régulièrement. Le SR est là pour sauver à peu près les
meubles, le sait parfaitement, et rigole de son sort pour supporter le
quotidien. L'ambiance est surréaliste. Les gens avec qui je bosse sont bons
dans leur boulot, mais doivent composer les ¾ du journal avec des articles tout
simplement impubliables. Mais faut bien remplir les pages, donc on prend ce qui se
présente. L’ambiance est un mélange bizarre de franche déconnade et de
réflexions bien acerbes :
« Ah ben tiens, pas mal la photo du magasin... Nan, avec les poubelles,
la flaque de pisse et tout, c'est la classe... Non, vraiment c'est chouette.
Eh, t'as vu ? C'est joli hein ? (l'autre rigole) Eh ben c'est la photo
d'ouverture. Fais pas cette gueule, c'est écrit noir sur blanc sur mon
programme si tu me crois pas... »
« Ecoutez-moi ça un peu : "Une ambiance conviviale, virgule,
et bon enfant, virgule, qui a réuni tout le monde autour du verre de l'amitié,
points de suspension..." Un chef d'oeuvre, les gars ! C'est juste un
putain de chef-d’œuvre ! »
« Oh, génial. Eh tout le monde, xxxx a enfin pris un mec de face ! Bon,
elle est tellement floue qu'on ne reconnaît strictement
rien, mais c'est un bon début quand même. Allez zzzzou, on a
que celle-là, ils pourront toujours essayer de la retoucher au montage »
« Holà tout l'monde ! On arrête tout, là, scoop ! Il y aurait, je dis
bien "il y aurait" des gens sur la plage de Trigoneste ! C'est chaud
les gars ! C'est chaud ! Reportage photo : regardez ça, ça va prendre toute la page 4, c'est merveilleux. »
« Tiens ! un enfant moche. »
Voilà quoi : on rigole bien. Mais à l’ouverture du service en début d’après-midi,
lorsqu’on lit le journal préparé la veille, les soupirs ne trompent pas. « Tout
ça pour ça », c’est ce que semble se dire tout le monde. Lorsque je
suis tombé devant mon premier article "trou-sans-fond", j'ai demandé
à ma voisine si je devais vraiment le laisser sur le serveur ou le supprimer
tellement non, juste non. Elle a eu un sourire bizarre, un peu triste, et elle
m'a répondu : « Tu t'y feras, va. Non non, tu laisses, t'essaies de sauver
quelques trucs et tu le mets dans les pages de l'agglo de Cxxx. Mais
t'inquiète, on sait bien. C'est comme ça que ça se passe ici. »
Pour finir, juste un détail amusant : j'avais, entre autres raisons, choisi ce journal
en me disant - à juste titre - qu'il ne devait pas voir des
stagiaires de mon école débarquer tous les ans. Je pensais bêtement que ça me
donnerait l'occasion de faire quelques trucs intéressants, même sans permis :
le centre est aux ¾ piéton, la ville se traverse en quelques minutes de vélo… Et
je ne suis a priori pas trop mauvais quand il s'agit de noircir le papier. Qui sait, peut-être même parviendrais-je à me frotter au thème sulfureux de la dernière pétition des commerçants de la rue Machin...
Eh ben, j'ai pas eu l'occasion de pisser la moindre
ligne. Même juste pour voir. D'après ceux-d'en-haut, ça « pertuberait l'emploi du temps » de me faire
passer ne serait-ce qu'une demie-journée en reportage, ou même en rédaction
web. Balèzes, très balèzes, comme j'en ai la confirmation au quotidien au gré des bruits de bureau. Pendant ce temps, à l'étage du dessus, des stagiaires de 1ère année d'info-com rédigent un reportage par jour, en ne se déplaçant qu'à pied. Devinez
qui corrige leurs articles à la fin de la journée.
Voilà voilà. J'ai vu et entendu plein de choses, disons... étonnantes. Quelques personnes là-bas m'ont encouragé à en parler si je devais faire un rapport de stage, à présenter ce fonctionnement comme un contre-exemple. Si j'avais eu un rapport à écrire, pourquoi pas... Mais je n'ai pas envie d'être plus précis sur ce blog perso.
Je ne sais pas encore ce que je ferai cet été. Disons que si une autre occasion se présente, je ne la laisserai pas passer... J'aurais pu faire un meilleur choix, mais ça peut encore se rattraper. Et sinon tant pis, c'est pas non plus la mort : je rigolerai bien cet été, même si je n'apprends pas grand-chose.
Tout ça pour dire que je serai bien content de vous revoir, tous. Des bises, à bientôt.
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