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Comment j'te kiffe, t'as vu 
Ô toi qui m'as tendu la main
Lorsque toutes m'abandonnèrent
Toi que j'attendrai encore demain
Portant mon coeur en bandoulière
Que deviendrais-je sans toi ?
De la fatalité, le plus servile esclave ?
Aurais-je perdu la foi
Ne serais-je plus qu'une épave
Dérivant le long des rues
Mue par le vent du désespoir
Comme toutes ces âmes perdues
Que j'aperçus hier soir ?
Nulle n'égale ta droiture
Ta fidélité toujours m'émeut
De tout vice je te sais pure
Ligne quatorze, je t'aimeuh
Tu peux paaaas comprendre
" Allô chérie ? Heu écoute, j'avoue que ça m'arrange un peu de tomber sur ton répondeur parce que euh, comment te dire ?
Je te quitte. Toi et moi on s'est aimés, mais euh tu compreeeends, parfois la vie nous met des coups en lâche, et il va falloir que tu sois forte. Je m'inquiète pas pour toi, t'es du genre courageuse. C'est pas ma faute, c'est le destin qui est un vrai salaud, tu comprends ? Je n'oublierai pas notre passade, euh, notre histoire. Je te promets que euh... que j'essaierai. Au moins un peu. Au début.
Tu peux pas dire que je suis pas conciliant sur ce coup-là. Parce que bon d'accord, on était fous, je te voyais tous les matins et tous les soirs, je t'écrivais des poèmes niaiseux à longueur de journée, mais bon, pfffff... Je vais pas te mentir, parce que moi tu vois, je suis du genre honnête : c'était pratique. T'étais toujours disponible, toujours partante, on faisait ça vite fait, en douze minutes la plupart du temps.
Mais elle est entrée dans ma vie, pour la seconde fois. Nous avons tellement de choses en commun, c'était inévitable. Elle passe chaque matin en bas de chez moi. Tu entends ? Juste en bas. Je peux pas lutter. En plus elle connaît plein de mes potes de Denfert à Charles-de-Gaulle-Etoile, et elle m'emmène même jusqu'à mon taf... Tu peux me dire comment j'aurais pu résister ? Bien sûr que tu peux pas. De toute façon t'es pas là, c'est vrai que ça aide pas.
Et puis t'es pas toute, toute blanche dans cette affaire, non plus. Tu sais quoi ? T'es trop prévisible. Et vas-y que je passe toutes les deux minutes trente, systématiquement, jamais en avance, jamais en retard... C'est la routine qui a tué notre couple, et t'es pas exempte de tout reproche. Et puis sincèrement, parfois ça t'arrive de sévèrement refouler l'oeuf pourri au niveau de Saint-Lazare, c'est tout simplement ignoble. Pas d'offense hein, j'te dit ça parce que je t'aime bien...
Bon, hé, c'est pas tout ça, faut que j'y aille. Elle m'attend en bas de la maison. Tu auras compris que pour les fiançailles je, euh, j'ai un peu changé d'avis depuis ce que je t'ai dit il y a quelques jours mais tu comprends, c'est la vie... OUI MA LOULOUTE, J'ARRIIIIIIVE ! Eh ben écoute euh, que te dire ? Eh bien bonne continuation, quoi... Essaie pas de me rappeler pour l'instant, j'ai changé de numéro et euh, j'ai pas encore le nouveau, mais, euh, on s'appelle bien sûr. Allez tchaw, bises. Clac."
novembre 2007
Poète maudit, inc. 
"Vendredi soir"
Derrière les toits
A l’horizon, le soleil sombre
Le crépuscule amène son cortège d’ombres
Devant moi
Sur la table, une bouteille de Ricard
L’ascenseur amène son cortège de soiffards
Entrez donc, amis asséchés
Que le vent de la soif vers ma porte a poussés
Ma porte et mon mini-bar sont ouverts
Assieds-toi camarade, emplis donc ton verre
Défonce-toi l’entendement,
Oublie jusqu’à ton prénom,
Et prépare sereinement
Ta chute jusqu’aux tréfonds
De la dignité humaine et de l’estime de soi
Doucement le complot s’ourdit au creux de ton foie
Très vite le doute dans ses griffes t’enserre
To be or not to be ?
Commencerai-je à la bière,
Ou direct au whisky ?
Prologue métaphysique
Habituel et typique
D’une soirée d’alcoolique
Mais tout se complique
Lorsqu’ arrive Jean-Louis, bourré jusqu’aux yeux
« On a du r’tard les gars, je sors les spiritueux »
Et j’enchaîne les liqueurs
Mon estomac bientôt brûle
D’une délectable chaleur
Qui m’enveloppe dans sa bulle
Framboise, Mirabelle, Cassis
Caressent mon âme en peine
Je goûterai tous les fruits
Du verger de l’Eden
Je la joue symbolique
Je finis par la pomme
Mon gobelet en plastique
Déborde du péché des Hommes
D’un trait je me l’envoie
Et soudain je me noie
Un océan à quarante degrés
Fleuve de lave de l’Enfer
Enfin mon cerveau irradié
S’arrache à cette morne Terre
La tête dans les étoiles
Du monde réel j’ai pris congé
Je hisse haut la grand’ voile
C’est officiel, je suis bourré
Ohé l’ami, ne vois-tu point briller
Toutes ces constellations ?
« Ben ouais, mate celle qui s’est formé
Sur le tapis de ton salon »…
Mes matelots
Sont des braves
En douter n’est point permis
Même Paulo
Qui déjà bave
Son vin rouge sur mon tapis
Assommé par l’effort
Et le Château Médoc
Le bougre lentement s’endort
Monsieur fait déjà sa loque
Onze heures sonnent dans le couloir
Quand me parvient l’odieuse nouvelle
« Pu r’in à boire, pu r’in à boire ! »
Le désarroi est lourd pour nos épaules si frêles
« Hauts les coeurs moussaillons
Larguez donc les amarres !
Tout le monde sur le pont
On va s’finir dans les bars ! »
Pour Paulo tout est fini
Il nous faudra laisser
A la mer en furie
Son corps inanimé
A nous deux, vierges contrées
Sur lesquelles aucun homme n’a osé accoster !
Des territoires connus, je franchis les limites
Je repousserai ce soir les frontières de la cuite !
Cramponnant la barre, toute la nuit je vogue
De bars en bars, de gogues en gogues
Nous parlons fort
Nous rions gras
Méthodiquement, de port en port
Je me défonce l’estomac
Nous partîmes à cinq, mais par un coup du sort
Je me retrouvai seul en revenant au port
Un à un mes équipiers
Sous les vagues succombèrent
Ils avaient déjà tous gerbé
Lorsque quatre heures sonnèrent
Jamais l’océan n’oubliera leur prénom
Même si de leur bide la vinasse eut raison
Qui sur un banc
Qui sous une table
Le visage blanc
L’équilibre instable
Virils et majestueux
Malgré leur dos courbé
La fierté dans leurs yeux
Une galette à leurs pieds
Ô schnaps, ô verre de poire, ô vinasse ennemie !
Faut-il toujours qu’en mer je perdisse mes amis ?
Me voici seul, arpentant les places
Quelque peu las mais toujours combatif
Cherchant du regard quelque impasse
Où me coller un bon spliff
Il est quand même six litres du mat’
A grand’ peine je bataille
Pour m’orienter dans la ville
Je fais une pause, gerbe quelques pâtes
Lorsque soudain le doute m’assaille
Entre deux crachats de bile
Mes pompes sont-elles foutues, la question m’inquiète un peu
Mais surtout - bien plus grave - où qu'c’est qu’j’ai mis mon feu ?
« Mon beau trois-feuilles, roi des tarpés
Que j’aime ta verdure ! »
Beuglé-je comme un damné
En pissant contre une voiture…
Alors que choit la dernière goutte
Résonnent des pas sur le pavé
Dans mon esprit plus de doute
Mon sauveur est arrivé
C’est la fin de mon calvaire
Pas le temps de rezipper
Je m’élance le chibre à l’air
Vers ce fringant policier
« L’heure est grave
M’entends-tu, l’ami ?
Il faudrait pour le bédave
Que tu m’allumes ce feuspli »
Aucune réponse en retour ne me vint
Sinon sur mes poignets le cliquetis des menottes
Puis d’un coup sec au creux des reins
La perfide matraque me jeta à ses bottes
Qu’elle est belle, la complainte du marin
Contre qui les éléments se déchaînent
Jusqu’au petit matin
Où l’âme en peine
Il échoue sur la plage
Le regard vague, le visage blême
Pour un nouveau passage
Au commissariat du quatorzième.
octobre 2006
A la future femme de ma vie au cas où manque de bol, elle habiterait Tourcoing 
« Bon okay, je respecte, c’est ta ville natale
Tourcoing est une fleur, tu en es un pétale
Tombé un beau jour, puis porté par le vent
Jusque dans mes bras, contre mon cœur battant
Pour toi je serai prêt à tous les sacrifices,
Délaissant volontiers le moindre de mes vices
Mais pour t’offrir mon cœur, ô ma princesse
Je n’attends de toi qu’une unique promesse :
Nous n’irons plus à Tourcoing,
Ô mon âme sœur,
Glander rue du Brun-Pain
En égrenant les heures
Nous n’irons plus à Tourcoing,
Ô ma chérie,
Nous perdre boulevard d’Halluin
A la recherche d’une trace de vie
Nous n’irons plus à Tourcoing,
Ma belle enfant,
Traîner à Phallempins
Nous les cailler dans le vent
Ne pleure pas, ô mon aimée,
N’importe où ailleurs, je te suivrai
Mais accepte l'évidence, c'est pour ton bien
Ô mon ange aux cheveux d'or :
Tourcoing c'est loin,
Tourcoing c'est mort,
Y a pas moyen, ô ma belle
Dans ta ville, nous n'irons plus
J'ai bien testé, je suis formel,
On s'y fait juste chier velu. »
novembre 2008
Page Blanche 
C'est par là. Bonne lecture.
Parce que l'injustice c'est trop pas chouette 
Je prends ma guitare. Allez public, lève haut ton briquet, let's spread some love, voici une chanson contre toutes les inégalités. La protest song n'est pas morte, on va répandre un peu d'espoir dans le monde, bordel de merde peace.
Malade ou bien-portant,
Riche ou fauché,
Petit ou grand,
Famélique ou baraqué,
Tous égaux ô-ô-ô
Oui tous égaux,
Boudin ou top-model,
Ringard ou dans le coup,
Parl'comm'ço du chti, assen' rieur du soleil
Beau gosse ou bien roux,
Tous égaux ô-ô-ô
Oui tous égaux,
La prochaine fois que ton portable vibre
Dans la rue, dans le métro
Réponds donc sur ton kit mains-libres
Entre dans un monde nouveau
Tous égaux ô-ô-ô
Oui tous égaux,
Même si tu passes pour un tocard
Les yeux plongés dans le néant
A parler ainsi tout seul
Abandonne donc à leur retard
Ces gens qui te regardent en riant
D'une ère nouvelle tu as franchi le seuil
Marche droit, et reste fier
L'unité est pour demain
Le kit mains-libres nous permettra, mon frère
D'avoir l'air aussi con que le voisin
Tous égaux ô-ô-ô
Oui tous égauuuuuuuuuuuuuuuux (ad lib)
Merci, public. Si si si. Tu es génial. Merci. Quelle ambiance ce soir, merci Mulhouse.
novembre 2007
La part des choses 
Juste un petit exercice de style en deux parties... L'idée m'est venue en relisant "Equivalence" de Dino Buzzati (dans les Nuits Difficiles, cours l'acheter, jeune !). C'est mon tout premier essai, donc 1) indulgence, 2) indulgence et 3) indulgence, s'il vous plaît, merci, excusez-moi dérange.
" - Attendez, on s'égare, là… Mlle Fontana tout d'abord, c'est bien ça ? "
L'homme acquiesça d'un signe de tête, et adressa un large sourire à son interlocuteur.
" - Exactement m'sieur le commissaire. D'abord la secrétaire, puis le directeur. "
Le commissaire Dubois lui rendit son sourire.
Assis derrière son bureau, légèrement las, il se laissait bercer par la douce mélopée des touches du clavier que parcouraient sans répit les doigts élancés de la dactylo. La pendule indiquait 6 heures 37 du matin. Le procureur n'allait pas tarder à prendre le relais sur cette affaire, et lui-même pourrait bientôt rentrer chez lui, retrouver la chaleur de son foyer, sa femme, les gosses et le vieux labrador malade qui l'attendait dans le couloir, comme tous les matins. S'enfonçant un peu plus dans sa douillette léthargie, c'est à peine s'il entendait ce brave homme continuer son histoire. Se reprenant, il se redressa sur sa chaise, écoutant d'un air bienveillant le récit de son interlocuteur.
" - Remarquez, l'ordre est pas si important que ça dans cette histoire, c'est allé plutôt vite. On recharge bien plus vite qu'il n'y paraît avec ce type de carabine, vous savez… Le temps d'entrer dans le bureau, hop, la secrétaire qui se retourne, pas le temps de dire un mot que j'avais déjà pressé la détente. Elle a juste eu le temps d'ouvrir la bouche. Je vais vous dire, si j'avais su je me serais un peu éloigné parce qu'à bout portant, ça envoie un peu fort quand même. Vous auriez vu ça, y en avait partout. Un vrai bordel. "
Le commissaire fit une moue amusée.
" - C'est vrai que vous avez pas fait dans la dentelle. Mon vieux, vous n'imaginez pas le boulot que vous avez donné aux légistes cette nuit… "
" - Oh ben désolé, non, vraiment. J'suis confus, m'sieur le commissaire. "
" - Appelez-moi Paul. "
" - Je suis vraiment confus, Paul. "
" - Pas la peine de vous biler pour ça. C'est leur travail, après tout. Mais revenons-en un peu à nos moutons si ça ne vous dérange pas. Donc vous entrez, vous tirez à bout portant sur Mlle Fontana, et ensuite ? "
" - Eh bien comme j'ai déjà raconté à vos collègues : j'avance vers le patron, m'sieur Fonteval, et puis je lui dis comme ça : Eh ben patron, qu'est-ce qui va pas ? Vous m'attendiez pas ? Je vous jure, vous auriez dû voir sa tête à ce moment-là, c'était vraiment très drôle. "
Le commissaire se grattait l'oreille, l'air de penser à autre chose.
" - J'imagine, mon vieux, j'imagine. Poursuivez s'il vous plaît, il se fait tard. "
" - Très bien. Et donc il était là, tout tremblant, prostré derrière son bureau, et puis là j'ai fait le tour, je l'ai renversé par terre d'un coup de pied et puis là, boum, fini, réglé. Comme je vous dis, ça a pas pris beaucoup de temps. "
La dactylo l'interrompit :
" - Et c'est donc en sortant du bureau que vous avez croisé, puis abattu, messieurs Descamps, Laval et Johnson ? "
" - Oui, c'est bien ça. Remarquez, j'aurais pu m'abstenir vu qu'ils se sont enfuis en voyant la carabine. Mais bon, dans le feu de l'action, je me suis dit pourquoi pas ? Je veux dire, c'est pas tous les jours... On peut le faire qu'une seule fois dans sa vie, alors autant le faire bien, quoi. C'est pour ça, je leur ai couru après. Descamps, je l'ai eu en premier ; il courait pas bien vite avec sa patte folle, faut bien le dire. Dans l'ensemble je suis assez déçu ; je pensais qu'ils seraient un peu plus débrouillards. En fait juste après le coup de feu Laval a fait un croche-pied à Johnson, et ça c'était pas con ; parce qu'effectivement, le temps que je descende Johnson, il avait eu le temps de s'éloigner un peu. J'imagine que c'est lui qui vous a appelé. Mais après, il a merdé, y a pas d'autres mots. Vous allez voir, c'est ballot : dans sa précipitation il a pris le mauvais escalier, celui qui descend vers le parking mais où la porte est bloquée vu qu'on attend le réparateur depuis trois mois, même que tout le monde doit faire un détour pour passer par l'autre accès et que ça met un bordel monstre. Non mais j'explique juste, hein, je veux seulement vous rendre service là. Alors forcément, je descends tranquillement, hein, marche par marche, et puis je l'entends mettre des coups de pied dans la porte. "Nan nan nan ! Pas sage !" que je lui crie en rigolant, et là le gars s'effondre comme une merde et commence à chialer comme un môme. Normal, quoi. J'aurais pas plus fait le malin à sa place, je dois reconnaître. C'est pour ça, j'ai attendu juste trente secondes histoire de dire que j'avais pas couru pour rien, et puis après je lui ai réglé son compte. Mais sans plus de plaisir que ça. "
Le commissaire mit la main devant sa bouche pour réprimer un énième baillement.
« - C’est tout ? »
« - C’est tout, monsieur. Cela dit, qu’il me soit juste permis d’ajouter une chose : Johnson ne travaillait pas chez nous hein, il représentait un trust américain avec lequel on devait traiter ces prochains jours. Je veux dire… pour Johnson, c’est pas comme si j’avais refroidi un collègue, non ? C’est un peu moins grave quand même ? »
Le commissaire se leva de sa chaise et commença à rassembler ses affaires.
« - Oh là mon vieux, pour les détails vous verrez une prochaine fois avec le procureur… Ma journée est finie, moi je vais rentrer tranquillement me coucher. Je peux pas m’occuper de tout non plus. »
« - Pas simples vos horaires. Ca doit pas être facile tous les jours, non ? »
« - M’en parlez pas. C’est tuant. »
L’homme éclata de rire à cette plaisanterie. Le commissaire sourit, lui proposa un cigare qu’il accepta, puis fit un signe de la main à la dactylo et poussa la porte. Les agents Fournier et Maillard attendaient dans le couloir, en compagnie de la femme de l’homme qu’il venait d’interroger ; sereine, elle demanda à voir son mari.
« - Il est comme ça, vous savez… Je l’aime comme il est. »
« - Je vous comprends, madame. C’est un homme bien, dans le fond. Allez, vous pouvez rentrer tous les deux maintenant. Et que je ne l’y reprenne plus. »
Elle le remercia, puis enlaça tendrement son mari. L’un des deux agents s’avança vers le commissaire.
« - Tout s’est bien passé ? »
Il soupira.
« - La routine, Fournier, la routine… Allez, à ce soir. »
Arrivé sur le perron du commissariat, il respira profondément. Le soleil levant éclairait le ciel d’une paisible clarté orange, les oiseaux chantaient dans les arbres. Une légère brise vivifiait le fond de l’air. C’était le printemps.
Il pensa à sa femme, aux enfants et au vieux chien malade, sourit et s’en fut en sifflotant, les mains dans les poches.
La Terre continuait de tourner.
Dubois trébucha sur le bottin ensanglanté qui gisait au milieu de la salle d’interrogatoire. Il jura et, se retournant vers l’homme menotté, lui glissa froidement :
« - Résiste encore un peu, salopard. Donne-moi ce plaisir. Que je puisse encore rectifier ta sale petite gueule. »
La dactylo ne nota pas cette phrase. Elle jeta un coup d’œil nerveux à la pendule, se demandant combien de temps tout cela allait durer. Celle-ci indiquait 6 heures 37 minutes.
L’homme gardait les yeux rivés au sol, farouchement décidé à garder le silence. Cela faisait déjà trois heures qu’il résistait aux assauts du commissaire, et il savait pertinemment que ce dernier se lasserait à un moment ou à un autre. Il allait s’en tirer.
« - Continue, poulet. Je sais que t’as pas la moindre preuve contre moi. Tu brasses du vent depuis trois heures, t’as aucun angle d’attaque et tu t’imagines que je le vois pas ? Arrête un peu, c’est pas en me braquant ta loupiote dans les mirettes et en me massant le cuir chevelu avec ton annuaire du 92 que tu tireras le moindre truc de moi. Le problème c’est pas que je tienne ou pas ; le problème c’est qu’t’es bien trop con poulet, bien trop con pour trouver quoi que ce soit. On peut passer la journée ici si tu veux, mais t’auras rien. »
A grand-peine, Dubois se retint d’étrangler le salopard qui se tenait devant lui. Il respira à fond. Déglutit avec peine. Fit quelques pas dans la pièce en décrivant quelques cercles autour de l’homme menotté qui le suivait des yeux, hilare. Le commissaire se tourna alors vers la dactylo et lui dit très doucement, dans un filet de voix presque inaudible :
« - Veuillez m’excuser. »
Puis il inclina brièvement la tête avec distinction, en vrai gentleman, se retourna lentement vers l’homme, et lui asséna un monstrueux coup de talon dans le buste. La chaise tomba à la renverse et l’homme se retrouva sur le dos, les mâchoires serrées, les yeux révulsés ; une seule seconde de panique. C’était plus qu’il n’en fallait pour Dubois.
« - J’ai enfin ton attention, petit fils de pute. Ecoute-moi bien. Moi et mes gars, on sait tout sur toi. Et sur tes proches. »
L’homme tenta de protester, mais Dubois le souleva par le col de sa chemise, le maintint debout, et d’un coup de poing l’envoya contre le coin de son bureau, qu’il percuta de plein fouet.
L’homme resta au sol, haletant et gémissant. Il semblait s’être fracturé une côte. Dubois s’approcha lentement, s’accroupit et plaça son genou droit en travers de la gorge du blessé. Puis il exerça une forte pression, et poursuivit avec un rictus de satisfaction alors que l’homme s’étouffait :
« - Evidemment, moi, je ne peux rien faire. Tu sais ce que c’est : l’éthique, ce genre de conneries. Par contre, je connais des gens, qui connaissent des gens. Des tarés. De vrais sadiques. Qui ne travaillent pour personne ; juste pour l’argent. Et un peu pour le plaisir. Au fait, ta petite famille se porte bien ? »
« - Arrêtez, j’a… j’avoue tout… »
Le commissaire relâcha sa pression, redressa la chaise. Il regarda l’homme menotté avec mépris et lui intima de s’asseoir. Puis il lui tendit une feuille blanche et eut simplement ce mot : « Accouche ».
L’homme accoucha. De beaux aveux, écrits au propre. Il dut même tout recommencer lorsqu’une goutte de sang chuta de sa lèvre gonflée et s’écrasa en plein milieu d’un paragraphe. Oui, il était bien le propriétaire de la Citroën BX immatriculée 4867 MVL 75. Oui, il se trouvait bien dans le quartier Daguerre à vingt-trois heures précises, heure à laquelle il gara son véhicule à trente-quatre mètres de la borne de paiement automatique JK-789-87-5621 affectée à la régulation du stationnement dans la zone résidentielle susnommée. Oui, il quitta alors son véhicule dans le but d’acheter des cigarettes chez le négociant en tabac et boissons sis au numéro cinquante-sept de l'avenue du Général Leclerc, Paris quatorzième. Oui, il s’était arrêté en chemin pour parler avec un collègue de bureau croisé à l’improviste, avait bu un verre avec lui, puis avait rejoint son véhicule.
Non, en toute connaissance de cause, il n’avait pas payé ses vingt-six minutes et quarante-sept secondes de stationnement.
La dactylo eut un haut-le-cœur. Jamais elle ne pourrait entendre sans broncher ces récits révoltants, la matérialisation des vices les plus inavouables de l’espèce humaine. Monsieur le commissaire le pouvait lui, il était imperturbable, si solide, si sûr de lui… Mais pas elle. Elle ne pourrait jamais supporter de tels récits. Imaginer que des hommes et des femmes puissent commettre de tels actes de sang froid, cela lui donnait la nausée et faisait naître en elle de vertigineuses crises d’angoisse. Elle pria le commissaire de l’excuser et sortit se rafraîchir, maintenant qu’il n’avait plus besoin d’elle.
Dans le couloir, elle croisa les agents Fournier et Maillard. Ceux-ci accompagnaient la femme du criminel, qui tremblait d’inquiétude.
Fournier passa la tête par la porte et demanda si la femme pouvait entrer. Le commissaire acquiesça d’un signe de tête.
« - Votre mari a avoué, Madame. »
Il n’eut ni l’occasion, ni le besoin de prononcer un seul mot de plus. Celle-ci se jeta immédiatement sur son mari en hurlant, complètement hystérique. Elle le gifla encore et encore, lui griffa le visage et le torse jusqu’au sang malgré l’intervention des deux agents. Lorsque ceux-ci parvinrent enfin à la maîtriser, elle n’en arrêta pas pour autant ses imprécations, folle de haine et de douleur. L’homme gardait les yeux rivés au sol, ne sachant que dire, réalisant (peut-être ?) l’abomination de son acte.
« - Salopard, je me suis sacrifiée pour toi ! Je t’ai donné les plus belles années de ma vie, je t’ai chéri, j’ai toujours été là pour toi ! Et pour qui ? Pour un putain de psychopathe ! Un taré ! Mais qu’est-ce que j’ai fait au ciel pour épouser un pervers qui ne paie pas son statio… »
Elle ne finit pas sa phrase : submergée par l’horreur, elle avait perdu connaissance, tombant dans les bras de l’agent Maillard.
Le commissaire eut une moue dégoûtée. Il se tourna vers Fournier et Maillard.
« - Ca suffit les gars, on en a tous assez vu. Je n’en peux plus. Maillard, amenez madame en salle de repos, aidez-la à se remettre. Fournier, vous me descendez cette sous-merde en cellule. Attachez-le serré, je ne veux pas prendre le moindre risque avec ce genre de malade. »
Les deux agents acquiescèrent. Dubois rassembla ses affaires et quitta le bureau.
Arrivé sur le perron du commisariat, il respira profondément. Mais rien à faire, il étouffait. Il étouffait, submergé par l’horreur du quotidien, ce qu’il apprenait chaque jour de l’âme humaine. Ses plus ignobles recoins. Tout était possible. Il venait de voir un homme à l’apparence désespèrément banale avouer ne pas avoir payé son stationnement... et cela, sans le moindre remord. L'angoisse le saisit. Est-ce qu’il fallait alors voir en chaque citoyen une personne prête à ce genre d’immondice ? Encore combien ? Combien allait-il devoir supporter d’entrevues avec de tels psychotiques avant de succomber à son tour à la folie ?
L’insupportable piaillement des oiseaux lui vrillait les tympans, emplissait son crâne d’une douleur insurmontable.
La brise apportait la puanteur des gaz d’échappement.
Le soleil se levait encore sur une journée qu’il ne verrait pas, trop occupé à dormir pour récupérer de ces si longues nuits. Il souillait le ciel d’une dégoulinante teinte jaunâtre, absolument déprimante de laideur.
Saloperie de printemps. Il pensa à sa femme vieillissante, aux gosses braillards et au vieux chien malade et les envoya se faire foutre, tous autant qu’ils étaient.
Avisant un bistrot qui venait d’ouvrir avec les premières lueurs du matin, il se rua sur la porte et s’accouda au comptoir. Il avait soif.
avril 2007
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