Reconversion

 

 

Journée chiante, pourtant. Une de plus dans le long tunnel de l’ennui.

Réveil-café, 6h30. Six pompes, quatorze abdos, je m'essouffle alors j'arrête. J'allume une clope pour me détendre.

Je marche d'un bon pas, dépasse la Gare du Nord, débouche sur le boulevard Magenta, pousse la porte de l'agence immobilière, salue mon patron et le-collègue-du-bureau-d'en-face d'un hochement de tête. Dossiers urgents, je délivre quelques consignes à la secrétaire, premier client de la journée, jamais vu un type aussi mou, une dizaine de coups de téléphone, qu’est-ce que je peux m’emmerder, c’est à peine croyable, pause déjeuner, retour à l'agence, un message sur le répondeur.

« - Wow. Très pro ton message. Mais t'as pas changé, j'en suis sûr. Pas toi. Aucune chance, même après tout ce temps. Allez rappelle, je suis dans l'annuaire. Bises. »

Je m'assieds, appelle ma secrétaire, décommande mon rendez-vous de 18h et le repousse à demain matin. La journée s'écoule, interminable.

 






 

 

J'arrive avec dix minutes d'avance à Rosny-sous-Bois. Stan m'attend déjà à l'entrée du parking où nous avons rendez-vous. « - T'as pas pris une ride depuis le temps », je lui dis. Il ne répond rien, il sourit juste.

Nous descendons au second sous-sol, faisons quelques pas. L'étage est totalement désert. D'un regard, je balaie toutes les voitures garées. « - Alors, c'est qui ? », je demande. Il hausse les épaules. « - Je sais pas ».

A peine a-t-il terminé sa phrase que la porte de l'étage claque derrière nous. Un type se dirige vers sa voiture. La cinquantaine, costume gris, cheveux lissés, lunettes. Je le regarde puis me tourne vers Stan. Il hoche la tête.

Stan enfile des gants, je fais de même. Il ouvre son sac, sort une batte flambant neuve de son emballage plastique et apostrophe notre homme très poliment pour lui demander l'heure. L'autre sort son portable, baisse les yeux vers l'écran, redresse la tête, a juste le temps d'apercevoir la batte avant que celle-ci lui fracasse le nez. Un bruit bizarre, spongieux, et le type s'écroule comme une masse.

A terre, allongé sur le dos, il reste un moment à battre des jambes dans le vide en poussant des gémissements plaintifs, agité de spasmes. Le nez lui est rentré droit dans le cerveau, un geyser de sang noirâtre et épais éclabousse sa veste.

 « - Il en a plus pour longtemps », je dis. Stan me tend la batte. J'hésite quelques secondes, ça le faire sourire. « - Allez, c'est ton tour. » Je prends la batte, me campe au-dessus du type. Il essaie d'articuler un truc que je ne comprends pas. Peut-être qu'il me supplie, allez savoir. Je frappe un coup en plein milieu du front.

 Le type ne gémit plus. Une mare de sang s'est formée. J'essuie mes chaussures avec un mouchoir que me tend Stan en souriant, jette la batte au sol et retire mes gants. Nous sortons sans perdre de temps, marchons quelques minutes dans la rue sans dire un mot et rejoignons l’entrée du RER.

« - C'était rapide », je dis. Il acquiesce. Nous nous serrons la main un peu mécaniquement, puis il s'éloigne vers sa voiture. Je descends quelques marches, m'arrête et me retourne. Stan n'a fait que quelques pas et se tient face à moi. Ses yeux brillent. Nous nous rejoignons et nous tombons dans les bras sans dire un mot.

Stan me regarde un moment, m'ébouriffe les cheveux. Il parle le premier. « - Mince, mec. Dix ans. Mince, quoi, c'est quand même pas tous les jours... Allez, on va se fêter ça. »

« - Ouais », je réponds.

Nous redescendons sur Paris et dînons dans une bonne petite brasserie du quatorzième arrondissement. Une bière, puis deux, je commande quelques cocktails, nous perdons le compte. Bouffe gargantuesque. Digestifs. On parle boulot, filles, on se rappelle les souvenirs du lycée.

Il se fait tard, je demande l'addition. Un ange passe.

Je me décide : « - On remettra ça ? » Il ne répond pas tout de suite. Je reste un moment à le fixer, droit dans les yeux.

Finalement, il accepte. Je propose demain. Il me demande si je suis si pressé que cela. « - A ton avis ? », je réponds en souriant. Le rendez-vous est pris ; le restaurant ferme, il est largement l'heure de rentrer.

Je m'écroule sur mon lit en arrivant chez moi, fin saoûl.








 

 

« - Passe ton verre, mec. Me laisse pas boire seul, t'es pas un pote sinon... »

Nous sommes affalés dans la piaule de Stan, raides comme pas permis. Je porte des Nike blanches pourries, mon jean est constellé de trous de boulettes, je porte un T-shirt The Offspring taille XL.

Le magnétoscope vient d'éjecter la VHS du Cinquième Elément, devant laquelle je me suis endormi comme un con. Déjà vu trois fois, c'est pas très grave.

Demain soir, la France joue contre la Croatie en demi-finale, sans grandes chances de l'emporter ; tout le monde le dit au lycée, après ce que l'Allemagne s'est pris quatre jours plus tôt.

On est en 1998. Stan et moi, on a 17 ans. Plus tard on roulera dans de grosses voitures chromées, on aura un loft au Trocadéro et toutes les filles à nos pieds. On fera une grande carrière, moi je serai avocat, on portera de super costards.

En attendant, on galère pour les rattrapages du bac et je zone chez Stan sous prétexte de réviser. Stan débouche une bouteille en plastique, remplit mon verre de rhum-coca surdosé et attrape la télécommande pour zapper la neige qui envahit l'écran.

Chez Stan ils ont Canalsatellite, la chance. Nous passons sur 13e Rue.

La chaîne célèbre les dix ans de l'arrestation de Ted Bundy en rediffusant Fatal Addiction, la fameuse interview d'une heure accordée juste avant son exécution. Stan et moi comatons quelques minutes pendant qu’il finit de rouler le joint. Tout en lissant le tabac, il pense à voix haute.

« - C'est quand même impressionnant. Il est tellement posé. Je veux dire, même en y regardant bien, il a l'air... normal. Presque parfaitement normal. »

Il s’interrompt quelques instants, le temps de lécher la feuille et de la coller.

« - Franchement... Personne n'aurait été capable de le repérer s'il n'y avait pas eu ce flag'. Un mec comme lui, ça pourrait être un voisin de palier, le mec que t'irais jamais soupçonner de quoi que ce soit... »

Je réponds en balbutiant à grand-peine, complètement plein.

 « - C'est rarement écrit sur la gueule, remarque. Et de toute façon, on a tous un côté sombre… T'imagines ? Si ça se trouve, y a un tueur en chacun de nous, qui sait...»

Stan attrape le couteau posé sur la savonette d’afghan, se lève et le pointe vers moi en poussant un grognement, éclate de rire et se rassied :

« - T'aurais rien pu faire. J'suis trop rapide pour toi, mec. »

Je rigole franchement.

« - Ouais, genre. Genre. »

Stan soupire. « - N'empêche, mec. Tu diras ce que tu voudras... Mais ce gars-là a dû comprendre des choses. Je veux dire, sur la vie, et tout. Ce que ça fait d'y mettre fin, tu sais, de… de la sentir quitter un corps... Il aurait juste jamais dû s'en prendre à des femmes. Ca, c'est vraiment un truc de looser. »

J'acquiesce du menton. « - C’est clair. Rien que pour ça, le gars méritait pas de respirer. Mais franchement... des mecs, passe encore, quoi. Un de plus ou de moins, la Terre s'arrêterait pas de tourner pour autant... »

Stan tousse, s'étouffe avec la fumée du joint et la recrache par saccades, hilare :

« - Carrément quoi. Franchement… moi je dis qu'il y aurait pas de mal à essayer une fois, pour voir. Mais juste une fois quoi. Comme ça au moins, tu sais quelles émotions ça peut procurer, et ça t'apprend à maîtriser tes pulsions pour le restant de ta vie. Genre, pour l'hygiène de l'esprit, tu vois... »

Il me passe le joint. J'aspire une longue taffe, garde le silence quelques secondes avant de répondre.

« - Eh ben ça marche... je suis. »

Il me fixe pendant un instant. Nous éclatons de rire, littéralement pliés en deux. Je reprends enfin mon souffle :

« - Non mais sérieusement, mec. Je suis. »

Il commence à rire, mais s'arrête net en constatant que je ne souris plus. Son regard semble s'illuminer :

« - Vas-y mon gars, développe. »

« - Je déconne pas, Stan. Ca me dirait vraiment qu'on le fasse. Mais pas maintenant bien sûr. Je veux dire, regarde-nous... Taillés comme on est, on pourrait pas faire de mal à une mouche. Et avec nos looks de fumeurs de joints, les flics nous contrôlent tous les dix mètres, même quand on a rien à se reprocher. Mais plus tard mec, dans plusieurs années, quand on aura un costard, la respectabilité et tout... Franchement je te dis, ce sera trop facile. Juste trop facile. »

Stan me fixe avec un rictus hilare, à moitié incrédule, comme s'il hésitait. Je soutiens son regard jusqu'à ce qu'il comprenne que je suis sincère. Le temps s'interrompt tout à coup. Nous seuls contre le reste du monde. Nous dans le vrai, les autres dans le noir. Prêts à saisir ce que si peu ont saisi avant nous. Pendant quelques secondes interminables, le son de la télévision remplace celui de nos voix.

Le sourire de Stan s'élargit.

« - Eh ben okay mec. Dans dix ans. Dans dix ans jour pour jour, on se fait un gars. Pari tenu. »

Il tend la main et je checke, les yeux dans les yeux.

Nous avons parlé jusqu'à ce que le jour commence à se lever. Il était 5 heures du matin, je suis rentré chez moi en titubant et j'ai dormi jusqu'au déjeuner. Stan et moi, on n'en a jamais vraiment reparlé. Deux mois plus tard, à la rentrée, il a déménagé avec ses parents. Son père était muté en Belgique. On s'est perdus de vue, c'est la vie.

 

 

Je suis pas devenu avocat, j'ai pas réussi. J'ai galéré pour décrocher un BTS immobilier. En 2008, je roule en Smart « pour le côté pratique ». J'habite un deux-pièces « parce qu'après tout il faut être raisonnable, j'ai pas besoin de plus ». Et les filles « j'ai pas le temps », c'est pas parce que je drague comme un pied.

Mais aujourd'hui, je revis... Comme si ces dix ans n'avaient été qu'une interminable et léthargique parenthèse. Je décompte chaque instant qui me sépare de notre prochaine sortie, allongé sur mon lit en cherchant vainement le sommeil, tremblant d'excitation.

 






 

 

Mon réveil chute lourdement sur le plancher lorsque je le repousse d'un revers de la main, miné par cette nuit d'insomnie.

Je reste allongé là, vaguement révolté contre l'idée de me lever pour aller bosser. Je perds du temps, je le sais. Mais pas moyen de mettre le pied par terre.

Je zappe le café, à la bourre d’au moins quinze minutes. Cours jusqu’à l’agence avec l’énergie du désespoir, compense cinq minutes sur mon retard mais arrive en haletant, complètement essoufflé. Le miroir de la réception me rappelle que j’ai oublié de me raser et que je trimballe d’énormes cernes violacées qui soulignent le vide de mon regard.

Mon premier rendez-vous m’attend dans mon bureau. J’essuie la sueur qui perle à mon front et bredouille quelques excuses incohérentes. A travers la paroi vitrée, j’aperçois mon patron qui passe dans le couloir et se plante face à mon bureau, dans le dos de mon client. Son air furieux ne laisse aucun doute sur le savon que je vais recevoir dans une demi-heure.

Le rendez-vous se passe moyennement bien. J’oublie des éléments du dossier, mélange avec un autre, ne parviens pas à réprimer de profonds bâillements devant mon interlocuteur, qui semble de plus en plus sceptique.

Il a à peine quitté mon bureau lorsque mon patron fait irruption et m’assène un sermon sur le respect des horaires au sein d’une entreprise, le minimum de présentation requis pour l’exercice du métier et l’incompatibilité radicale de ma nonchalance avec la vie en entreprise. Il voudrait sûrement me voir afficher un air contrit. Et c’est vrai que dans ma situation, le mieux serait de fermer ma gueule et de fixer le sol avec des yeux de cocker, histoire de flatter un peu son ego.

Mais pas ce matin. Hors de question que je m’écrase, alors que j'ai entrevu cette nuit des choses qui échapperont à tout jamais à l'affligeante médiocrité de son esprit... Je ne réponds rien et soutiens son regard en attendant la fin de sa litanie, l'air vaguement navré de le voir se mettre dans un état pareil. Comme ça, par plaisir. Juste pour le gonfler.

Le volume augmente, atteint son maximum, puis redescend doucement alors que mon boss s'essouffle. J’attends tranquillement la fin du déluge, impassible. Puis je profite d’un instant d’accalmie et réponds d’une voix mielleuse :

« - C’est bon ? Est-ce que je peux recommencer à travailler maintenant ? Parce là, avec tout le respect que je vous dois, je viens de perdre autant de temps qu'avec mon retard initial... »

Il encaisse, estomaqué, et ne trouve rien à répondre. Il reprend péniblement son souffle, et finit par me pointer du doigt. « - Faites attention. Ca ne va pas continuer à se passer comme ça. »

« - Faites très attention ! », qu'il répète en sortant de mon bureau. Tout le monde a entendu l'altercation, bien sûr. Collègue-d’en-face passe me voir. Me dit que je suis allé un peu loin cette fois-ci, que ma réponse était vraiment limite. « - Ouais ouais, c'est ça », je réponds. Il sort en hochant la tête, manifestement embêté pour moi. Je l'emmerde, avec sa compassion à deux balles. Qu'il aille jouer les bons samaritains avec quelqu'un d'autre.

 

La matinée s'écoule avec une lenteur insupportable. C'est encore pire l'après-midi, que je passe à décompter les heures et les minutes qui me séparent du rendez-vous avec Stan. Sous le bureau, je déplie et replie nerveusement la lame de l'Opinel acheté lors de ma pause déjeuner.

 






 

 

Stan arrive un peu en retard à notre rendez-vous, porte d'Italie. Il paraît un peu stressé, lâche plus un rictus qu'un sourire en m'apercevant.

« - Je viens de lire le journal. On a une brève. Mais apparemment, les flics n'ont aucune piste. »

« - Bien sûr qu'ils ont rien. Fais pas ta tafiole comme ça mon gars... C'est vraiment pas le moment, d'autant qu'on va passer à la vitesse supérieure. » Je lui montre le couteau ; il tire une drôle de tête.

« - Ecoute, vraiment je sais pas. Avec la batte je disais pas, mais avec ce truc ? Je sais pas, ça risque pas d'être un peu... Tu vois, quoi... »

« - Que tu balises comme un gamin de cinq ans ? T'inquiète, ça je vois bien. Allez viens, on a pas de temps à perdre. »

Nous prenons ma voiture. Stan ne lâche pas un mot de tout le trajet, ses mains tremblent un peu. Ca finira bien par lui passer. Nous arrivons rapidement à Villiers-sur-Marne.

Après quelques minutes d'attente au troisième sous-sol du parking de la médiathèque, je repère notre client. Pas bien grand, plutôt maigre : il ne se débattra pas longtemps. Je m'approche lentement alors qu'il se dirige vers sa voiture. Il met la clé dans la serrure de sa Twingo verte, entend le bruit de mes pas derrière lui, se retourne et ses yeux se révulsent lorsque la lame lui perfore le thorax. Il tombe à genoux, s'agrippe à ma jambe, je le repousse, il s'écroule à terre. Je plonge la main dans ma poche et en sors un rouleau d'adhésif double-face pour le baillonner.

La tuile. Il prend une profonde inspiration avant de hurler au secours. J’ai été trop lent… Bordel, je manque cruellement de pratique. Après lui avoir asséné un violent coup de pied dans la mâchoire, je m'empresse de dérouler l'adhésif en criant à Stan de le tenir un peu au lieu de rester là, à me regarder sans rien faire avec cet air ébahi.

Assis sur le ventre du type, je parviens enfin à le bâillonner. J'ai du sang partout sur mon pantalon, je crois qu'il est fichu. Mais au moins, nous avons un peu de silence. Je me détends et soupire un grand coup en fermant les yeux…

Pas la meilleure idée de ma vie. Sans cela, j'aurai peut-être vu arriver le coup de matraque. Je m'étale de tout mon long, relève la tête et aperçois Stan luttant au sol avec un grand barbu sorti de nulle part. Je me redresse péniblement, pose un genou à terre et l'espace d'une seconde, je distingue le blason « Sécurité » dans le dos de sa veste.

Je ramasse le couteau en tremblant, alors que Stan est parvenu à désarmer le type mais encaisse une série de coups de poing en plein visage. De toute mes forces, j'enfonce le couteau en plein milieu du blason et le grand barbu pousse un râle de douleur. Je retire la lame ruisselante, mais il ne chute pas. Il reste assis sur le ventre de Stan qui sourit faiblement, à moitié assommé. J'enfonce la lame une deuxième fois, rageusement, puis la retire.

Mais il commence à se relever, lentement. Je reste pétrifié, et ne parviens pas à détacher mon regard de tout le sang qui coule le long de son échine avant de goutter le long de son pantalon. Une mare se forme à ses pieds tandis qu'il se retourne péniblement vers moi et me fixe droit dans les yeux.

« - Salopard. Tu sais même pas t'en servir, de ton jouet... S'il le faut, je vais t'exploser à mains nues, pauvre lâche. Mais pas question de me faire avoir par un petit merdeux comme toi. »

Je recule lentement tandis qu'il s'approche. Je commence franchement à paniquer. Il lui en faut combien, à ce mec ? Comment achever quelqu'un proprement avec une lame aussi miteuse que la mienne ? J'aurais dû me renseigner avant, bordel. J'aurais vraiment dû me renseigner avant.

L'agent saisit mon poignet droit et tente de me faire lâcher mon arme. Il a beau tenir debout, son regard laisse deviner qu'il est près de défaillir ; il perd beaucoup de sang. Alors que je tente de dégager mon poignet, il me prend en traître et m'assène un douloureux coup de tête entre les deux yeux. Je vacille et lâche la lame, ce qui lui fait déserrer sa prise.

Mon crâne m'élance. Je suis complètement groggy. Ce type commence à me gonfler sérieusement... Je rassemble tout ce qui me reste de force et lui envoie mon genou droit dans le bas-ventre. Ses yeux se révulsent alors qu'il pousse un cri étouffé, mais il parvient à me pousser d'un vigoureux coup d'épaule et je chute lourdement sur le béton, perdant le peu d'équilibre qui me restait.

Mes doigts rencontrent immédiatement le manche de l'Opinel, que je saisis et plante rageusement dans le pied de mon adversaire. Cette fois-ci, son râle est tonitruant. Mais il reste debout. Je pose la main sur sa chaussure, arrache la lame et l'enfonce à nouveau, cette fois-ci sur le côté du mollet. Il hurle, tombe et se recroqueville sur sa plaie béante.

Je m'approche pas à pas, savourant l'instant. Je reste un instant à le surplomber, admire ses traits déformés par la douleur. J’en tire un profond apaisement.

J'arrache à nouveau le couteau et m'agenouille lentement à côté de lui. Fébrile, il me supplie en pleurant. Je ne réponds pas. J'élève le couteau au-dessus de sa tête, prends une profonde inspiration et le plante dans son oeil droit jusqu'à la garde.

Stan pousse un long gémissement. Je me tourne vers lui et l'aperçois prostré dans un coin, quelques larmes perlent sur sa joue. Cela me rend tout à fait furieux, et je lui intime de se taire.

Ma victime est soudain prise de convulsions, fascinant spectacle dont je profite quelques secondes encore. Mais le temps presse, nous devons dégager d'ici. De tout mon poids, j'assène un grand coup de talon sur le manche du couteau. Une gerbe de sang jaillit du crâne béant et vient s'imprimer sur la jambe de mon pantalon - définitivement bon pour la poubelle. J'ai toutes les peines du monde à récupérer le couteau et dois prendre appui avec un pied sur son thorax.

Le silence s'installe. Quoique... Il me semble entendre un chuchotement. Je tressaille soudain en m'apercevant que le quidam que nous avons bailloné tout à l'heure a disparu. A sa place, une traînée de sang qui me mène derrière une Fiat garée à une quinzaine de mètres de là ; le type a arraché la bande d’adhésif et tient son portable contre sa bouche, il pousse un cri en m'apercevant.

Je lui arrache le téléphone et le porte à mon oreille : « … à votre appel. Police Nationale bonjour. Ne quittez pas, nous allons... »

Je jette négligemment son téléphone par-dessus mon épaule, lui adresse mon plus charmant sourire et l'égorge sans la moindre hésitation. Un gargouillis se fait entendre alors qu'il tente fébrilement de trouver de l'air, ses deux mains tentant vainement de stopper l'hémorragie. Je l'observe durant quelques secondes, fasciné. Cet homme qui vit ses derniers instants, luttant pour retarder son dernier souffle alors que l'issue est inéluctable... L'énergie du désespoir dans son plus pur dénuement... Mon Dieu, quelle beauté. Je tombe à genoux, les yeux emplis de larmes.

Mais il faut que je me ressaisisse, le temps presse. Je me dirige vers Stan. Il tremble violemment, en état de choc, et ne peut détacher son regard de l'agonisant.

« - Qu'est-ce que tu lui as fait ? Mon Dieu, qu'est-ce que tu lui as fait ? »

Je reste un instant à le dévisager, profondément déçu par un tel comportement. J'ai dû mener cette affaire tout seul, du début à la fin… Je me sens délaissé, trahi. Une violente nausée me secoue l'espace d'un instant. Mais je n'ai pas le temps pour ce genre de considérations : je le saisis par les épaules et le soutiens jusqu'à l'entrée du parking, où nous attend ma voiture. Je me débarasse du couteau dans une bouche d'égout et relève Stan, qui vient de s'affaisser comme une loque. En plein délire, il me hurle de ne pas le toucher.

Durant tout le trajet du retour, prostré sur la banquette arrière, Stan gémit qu'il ne veut plus jamais me revoir. Que je suis un malade. Que nous n'aurions jamais dû recommencer, que c'était inutile et dangereux. Je reste silencieux. Je bouillonne intérieurement, mais il faut bien que l'un de nous deux gère la situation.

Il me donne son adresse dans l'un de ses rares moments de lucidité, je le traîne jusqu'à sa porte, puis son canapé. Pas le moindre remerciement de la part de Stan, qui éclate une nouvelle fois en sanglots. J'ai vraiment envie de le frapper ; je serre les poings, respire à fond et préfère partir rapidement avant de passer à l'acte.

Je passe une nuit atroce. Non pas à cause des deux hommes dans le parking : j'ai fait ce que j'avais à faire, et j'assume tout à fait le plaisir que j'y ai pris, malgré la frayeur inutile causée par cet agent de sécurité.

Non, ce qui me met hors de moi, c'est de m'être ainsi fait lâcher par Stan en plein coeur de l'action. Je pensais avoir retrouvé un véritable ami, une personne sur laquelle je peux compter en toutes circonstances. Et ce n'est pas le cas : dès qu'il s'agit de passer aux choses sérieuses, il ne m'est d'aucune aide. La déception est amère, mais j'en prends acte : Stan est un poids mort, il ne me reste plus qu'à l'oublier. J'opèrerai seul désormais, puisqu'il n'est pas à la hauteur.

Je me tourne et me retourne pendant des heures, incapable de fermer l'œil. Mais la fatigue finit par me rattraper. Ma respiration se fait plus profonde, mes paupières papillonnent. Je m'abandonne à cette torpeur, mes muscles se détendent, je m'enfonce plus profondément dans mon matelas, mes pensées deviennent floues, je glisse lentement vers le sommeil, pousse un long soupir d’apaisement, et cet enfoiré de réveil me perfore le tympan droit. Il est déjà 6h30.

 






 

 

Je me lève péniblement, titube jusqu’à la cuisine. Il me faut du café, beaucoup de café, sous peine de m’effondrer avant même le palier. Pas la force de prendre une douche, je m’asperge rapidement le visage dans la salle de bain et contemple ma face de zombie dans le miroir, comme hypnotisé. J’enfile rapidement mon costard froissé – pas le choix, l’autre est au pressing – et noue ma cravate avec un bâillement tonitruant. De retour dans la cuisine, je me sers un large bol de café et m’assied à la table. Je ferme les yeux durant quelques secondes. Je peux au moins m’accorder ça... juste quelques secondes pour récupérer de mon effort…

Comme une sensation d’humidité. Je sursaute violemment et ouvre les yeux ; une image émerge de la brume, celle de mon bol renversé sur la table et mon bras replié, juste à côté. Je suis vautré sur la table et le café coule doucement sur l’entrejambe et un pan de la veste de mon costard.

Sueur froide. J’attrape mon portable, regarde l’heure et hurle un bon coup : je devrais être au bureau depuis une heure et demie. Il n’y a plus rien à faire pour sauver mon costard, j’enfile un jean et un pull et dévale les escaliers.

J'essaie de courir. Rien à faire : je m'essouffle au bout d'à peine 200 mètres, terrassé par un méchant point de côté. Je reste là un instant, plié en deux, immobile, les mains sur les cuisses.

Un flash.

Mais pourquoi est-ce que je m'inflige un truc pareil ?

Qu'est-ce que je vais bien pouvoir tirer de cette journée, à rester enfermé dans un bureau ?

Ma place n'est plus là-bas.

J'ai découvert ma vrai nature, et elle ne tolère pas cette médiocrité. Le chasseur ne doit pas se mêler au troupeau.

Je n'ai pas le droit de revenir en arrière. Ma nouvelle vie commence aujourd'hui.

Je savoure. Flâne le long des grands boulevards, débouche sur République, m'assieds sur un banc et observe toutes ces proies potentielles. Je choisis des gens au hasard et les suis du regard jusqu'à ce qu'ils soient absorbés par la foule. Rapidement, une nouvelle sensation s'impose. C'est difficile à exprimer. C’est comme… comme si je pouvais sentir leur âme. La fragilité de la vie qui les anime, la facilité que j'aurais à la briser, le plaisir que j'y prendrais.

J'essaie de dresser une hiérarchie à partir de cette sensation nouvelle. Comment choisir mes proies ? Je me concentre de longues minutes, mais rien à faire... Je n'en tire rien d'autre qu'une sévère migraine. Je dois bien me rendre à l'évidence : je les veux tous.

J'éclate de rire au milieu des passants. Ils me regardent brièvement, à peine surpris, blasés. Je ne suis qu'un original de plus parmi tous ceux qu'ils croiseront aujourd'hui. Peut-être nous reverrons-nous, mais sur mon terrain de jeu cette fois-ci. Dans la pénombre... Si confortable, si accueillante pénombre... Je ferme les yeux et commence à somnoler.

Je m'endors pour de bon cette fois-ci, rattrapé par mes deux nuits blanches.

 






 

 

Je suis réveillé par mon portable. Sûrement le bureau, je laisse le téléphone vibrer dans ma poche. Quelques heures ont dû s'écouler : après la grisaille de ce matin, le soleil a fait son apparition et baigne la place d'une douce lueur. Je me sens en pleine forme. Vivement la nuit...

Un deuxième appel. Je laisse sonner, mon patron peut bien aller se faire foutre.

Troisième appel. Je serre les dents, l'envie me prend de décrocher et de lui dire ses quatre vérités, mais je résiste.

Une brève vibration cette fois-ci. Excédé, je sors mon téléphone et constate qu'on a laissé un message sur mon répondeur. Ce n'est pas la voix de mon patron : c'est Stan.

« - Ecoute mec, j'arrive pas à t'avoir. Je ne veux pas te prendre en traître, et je... je voulais simplement t'expliquer ce que je m'apprête à faire. Tu vas te sentir trahi, bien sûr… Mais ce que je t'ai vu faire hier, ça ne me laisse pas d'autre choix. Je ne peux pas rester comme ça, les bras croisés, à repenser à tout ça... Tu sais, je... »

Je raccroche et me lève d'un bond.  Ce fils de pute s'apprête à nous dénoncer aux flics !

Il va payer ! Il va payer de son sang... Je dois gagner du temps ; je compose son numéro, tout en m'engouffrant dans un taxi.

 « - Stan, c'est moi. J'arrive. Il faut qu'on parle. Déconne pas mon gars, reste tranquillement assis, j'arrive tout de suite. »

« - Non, c'est trop tard. J'ai presque fini de me préparer, dans cinq minutes ce sera chose faite. Que tu le veuilles ou non. »

Il me raccroche au nez. Je serre les poings, respire un grand coup et demande au chauffeur d'accélérer en glissant 30 euros près du levier de vitesse. Il s'exécute sans dire un mot.

 






 

 

Le chauffeur me débarque à St-Ambroise exactement trois minutes plus tard. Stan habite au rez-de-chaussée dans une rue avoisinante. Les rideaux du salon sont tirés, mais je distingue de la lumière. Pourvu qu'il ne soit pas trop tard... Je dispose de très peu de temps pour m'introduire chez lui et le réduire au silence.

Tout comme hier soir, je compose le code. Mais cette fois-ci, je pénètre dans la petite cour intérieure : la veille, j'ai remarqué que la fenêtre de la cuisine débouchait directement sur celle-ci. Touchante imprudence : tout comme la veille, elle est  resté légèrement entre-baillée. Je passe le bras dans l'interstice, cherche à tâtons et parviens à tourner la poignée.

C'est parfait. La fenêtre n'émet pas le moindre couinement lorsque je la pousse. Je me faufile à l'intérieur. A travers la porte donnant sur le salon, quelques notes d'opéra. J'ouvre un tiroir, en sors un couteau de cuisine.

J'entrouvre doucement la porte du salon. Personne... L'éclairage tamisé me permet d'entrevoir une table située au milieu de la pièce : sur celle-ci, un verre empli de ce qui semble être du whisky, à en croire la bouteille d'Edradour posée juste à côté.

Alors comme ça, on cherche un peu de courage avant de jouer les mouchards ? Attends un peu, salopard.

Un bruit de robinet me parvient du couloir menant vers le reste de l'appartement. Sur la pointe des pieds, j'atteins la porte et me poste dans l'angle mort, le dos collé au mur. Des bruits de pas. Il approche. A peine a-t-il dépassé l'encadrement de la porte que j'enfonce la lame à l'arrière de sa cuisse droite ; cela suffira à l'immobiliser.

Son cri est un mélange de surprise et de douleur. Recroquevillé sur le sol, les deux mains sur la plaie, il me fixe du regard sans paraître comprendre la situation, bouche bée, les yeux écarquillés. Je ménage mon effet et reste une ou deux minutes à le regarder en silence, feignant une profonde tristesse. Je finis par hocher la tête.

« - Stan, mon petit Stan... Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? »

Il reste bouche bée quelques instants. Puis il avale péniblement sa salive, et parle d'une voix tremblante.

« - Mon Dieu. Mon Dieu... Tu es encore plus taré que je le croyais. Tu ne pouvais pas me foutre la paix ? Il fallait vraiment que tu viennes t'en mêler ? »

Comment ose-t-il ? J'explose, lui intime le silence, lui promets d'insondables abîmes de souffrance s'il ne s'exécute pas immédiatement. Il hoche la tête d'un air contrit.

Je vide mon sac. Lui dis que j'étais prêt à redevenir son ami. Que j'espérais beaucoup de notre travail d'équipe, et qu'il m'a lâchement laissé tomber. Que c'est un être faible. Et que je ne peux pas encadrer les faibles, qu'ils sont nuisibles et ne servent qu'à une seule et unique chose : ralentir ceux qui, comme moi, font route vers le succès.

Le visage de Stan se décompose. Je bombe le torse et brandis le poing, clame que je deviendrai l'un des plus redoutables prédateurs que la Terre ait jamais porté. Je parle assez longtemps me semble-t-il, mais impossible d'en être sûr. Vient juste un moment où la salive me manque... Je me retourne, avise le verre de  whisky et le siffle cul-sec. La brûlure de l'alcool me fait le plus grand bien, je me détends un peu. Je demande à Stan pourquoi il tenait absolument à gâcher ce qui aurait pu devenir une longue amitié. Lui confie ma tristesse de le perdre, mon impossibilité de le laisser en vie après ce qu'il a essayé de faire ce soir.

Stan ne marque aucune réaction. A vrai dire, il ne semble plus vraiment m'écouter... C'est assez étrange, un peu déstabilisant : il reste figé, ne trahit aucune émotion particulière, ne tient même plus sa cuisse ensanglantée, me dévisage avec insistance. Cela a rapidement le don de m'énerver. Je finis par l'imaginer étendu sur le sol, baignant dans son sang... Un violent frisson me parcourt l'échine. Cette fois-ci, je vais prendre mon temps ; je compte bien m'amuser un peu avec lui.

Avant toute chose, il me faut un bâillon. Je me rappelle avoir déposé l'adhésif dans sa chambre hier soir, il doit encore s'y trouver. Je confisque le portable de Stan et m'engage dans le couloir. Je me sens un peu las. J'entre dans la chambre, me penche vers le tiroir de la commode où j'ai déposé le rouleau la veille. Léger vertige, je titube, cherche à reprendre mon équilibre mais mes jambes se dérobent et je m'étale de tout mon long sur la table de chevet. La lampe se fracasse bruyamment contre le mur.

Je suis complètement sonné. Pourtant, je ne crois pas que ma tête ait heurté quoi que ce soit. Je reste allongé quelques instants, bercé par l'air de violon provenant du séjour. J'irais bien me coucher, là, tout de suite.

Le rire de Stan me parvient tout à coup depuis le salon.

« - Alors mon gars, on semble avoir un peu de mal ? »

Je tente de me relever, c'est laborieux. Je titube jusqu'au salon, penché vers l'avant, me plante face à Stan, chancelle vers la gauche, rétablis vers la droite, perds à nouveau l'équilibre et tombe à la renverse. Je me redresse péniblement vers Stan. Il affiche un sourire radieux malgré sa large plaie à la cuisse.

« - Eh ben mince, mon pote... C'est pas trop la forme, on dirait. Un petit verre pour te remonter ? »

Clin d'oeil.

« - Entre nous, juste un conseil : contente-toi du whisky, cette fois. »

Il extrait un flacon de sa poche et l'envoie rouler jusqu'à moi. Complètement hagard, je déchiffre l'étiquette avec peine.

Valium. Et merde.

Fébrilement, je saisis mon portable ; Stan me regarde faire, vaguement intrigué, mais ne tente rien pour m’en empêcher. Je réécoute le message sur mon répondeur. Jusqu'au bout cette fois.

 

« - Ecoute mec, j'arrive pas à t'avoir. Je ne veux pas te prendre en traître, et je... je voulais simplement t'expliquer ce que je m'apprête à faire. Tu vas te sentir trahi, bien sûr… Mais ce que je t'ai vu faire hier, ça ne me laisse pas d'autre choix. Je ne peux pas rester comme ça, les bras croisés, à repenser à tout ça...

Tu sais, je... Je ne suis pas fait pour ça, je crois. Je ne parviendrai pas à vivre avec ce poids, je ne suis pas assez fort… Je te laisse continuer seul : cette vie de merde n’a décidément plus rien à m’offrir. Je vais mettre la dose, je n’ai aucune intention de me rater... Adieu mec, je te souhaite bonne chance pour la suite. »

Je tourne la tête vers Stan. Je dois lui expliquer mon erreur, il comprendra sûrement, il me pardonnera, je suis son ami après tout... S'il appelle les secours tout de suite, j'ai encore une chance de m'en tirer. Je prends une profonde inspiration, ma poitrine me brûle.

Un gémissement pitoyable... c'est le seul son que je parviens à émettre. Ma bouche est pâteuse, je suis complètement défoncé, mes membres sont flasques, je ne suis plus bon à rien. Je ne peux que rester là, allongé sur le sol, pendant que Stan continue son monologue.

« - Alors là, j'avoue que tu me scotches. Je ne comprendrai jamais vraiment pourquoi tu es revenu, et encore moins pourquoi tu as sifflé ce verre... Décidément, t’es complètement cramé mon pauvre. Au fait, maintenant que je peux en placer une : pendant que tu débitais toutes ces conneries, j'ai réalisé un truc : je ne suis pas comme toi. Tu es un vrai malade. Moi, je suis un pauvre type, c'est vrai... Mais finalement, je vais m'accorder une seconde chance : je ne veux plus mourir. Plus comme ça en tout cas. Je voudrais vraiment pas avoir l'air aussi con que toi en ce moment. Mince, si tu voyais ta tronche... »

Je vais me le faire. Je vais me le faire. Je tente de ramper vers le couteau, mais c'est largement au-dessus de mes forces.

« - Allez va, ne t'inquiète pas pour moi. Je récupèrerai mon téléphone dans ta poche dans quelques minutes, lorsque que tu auras fini de gigoter. Je raconterai une belle histoire aux flics. Je ne sais pas moi, d’anciens potes de collège qui se revoyaient depuis quelques semaines, de temps à autre... Mais parfois tu étais un peu bizarre, tu racontais des trucs franchement malsains. Je songeais sérieusement à couper les ponts. Jusqu'à ce soir où tu es venu m'agresser, où tu as confessé trois meurtres au milieu de ton délire tout en te préparant ce cocktail… Puis tu l’as bu d'une traite, sans que je puisse intervenir. ''C'était horrible Monsieur l'agent, je ne pourrai jamais oublier...'' »

L'enfoiré... Il ne va sûrement pas s'en tirer comme ça. Je ne le permettrai pas. Il ne... Jamais... Il faut... Je...

 « - Oh, mais je vois que tu piques du nez... je parle beaucoup, n'est-ce pas ? Tu commences peut-être à avoir un peu de mal à te concentrer ?  »

C'est décidé : je compte jusqu'à trois, je me relève et je le massacre à mains nues. D'abord lui, puis tous ceux qui oseront se dresser sur ma route... Ma légende reste à écrire. Ca ne peut pas finir ce soir, c'est impossible. Pas maintenant... Pas comme ça...

Un. Deux. Trois. J'essaie de prendre appui sur mes bras, m'effondre immédiatement. Une deuxième tentative, tout aussi vaine.

Ma vue se brouille, mes oreilles s'emplissent d'un insupportable bourdonnement. Les murs de la pièce tournent autour de moi. Je penche la tête vers Stan, toujours assis dans le coin de la pièce. A travers la brume, je l'aperçois s'allumer une cigarette avec un rictus satisfait. Je soutiens son regard quelques secondes, puis ferme les yeux.

Les murs ne tournent plus, c'est bien mieux ainsi. Je ne sais plus vraiment ce que je fais là. Je m'enfonce de tout mon poids dans la moquette, de plus en plus épaisse, de plus en plus moelleuse. J’expire profondément.

Quelques notes de piano, diffuses et lointaines.

Mon corps en chute libre.

Le rire de Stan.

Le froid.

 


 


FIN

 

 

 





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