Page BlancheNouvelle écrite en deux jours et en impro totale, en juin 2006. Alors oui, elle est grandement perfectible, et oui, elle lorgne honteusement sur Bret Easton Ellis. Mais je l'aime bien, un peu comme on se prendrait d'affection pour un chat borgne à trois pattes (arrêtez, j'en ai connu un). Faites-vous un avis... en attendant le film, dont le tournage commencera dès la fin du re-re-remontage d'Ex Libris.1. RéveilNoël en solitaire, tu parles d’un cadeau. J’avais mûrement réfléchi mon coup : pour la peine, j’allais me mettre la plus grosse cuite de toute ma vie. A en crever, si possible. Mon seul souvenir : cette première bouteille de vodka dont je sifflai directement la moitié en arrivant chez moi, la première des quatre. Puis en plein milieu de la nuit, deux fulgurants éclairs de lucidité qui me collèrent la nausée, plus encore que cette immonde vodka à 6 euros mélangée au lait périmé que je gobai par trois fois après avoir rampé jusqu’au frigo afin de retapisser mon estomac brûlé par l’alcool. Deux vraies crises de paniques – angoisses et sueurs froides et mains tremblantes – deux fenêtres entrouvertes sur la puante réalité, que je refermai par deux fois grâce aux deux plus grosses rasades de toute ma vie, deux rasades qui auraient à elles seules assommé un homme normal. Mais pas moi. Je fus juste assez engourdi pour reprendre mon voyage au coeur du néant. Puis après l’ouverture de la quatrième bouteille je me rappelle avoir décidé, déchiré comme jamais, d’attendre cet enculé de Père Noël dans l’entrée pour lui régler son compte lorsqu’il passerait dans le couloir de l’étage. Je me vois saisir le coupe-papier qui traînait sur mon bureau alors que trois heures du matin sonnent à la pendule de l’entrée. Tituber jusqu’à l’entrée, coller l’oreille contre la porte, et puis attendre. Serrer cette arme improvisée dans mon poing gauche, imaginer la meilleure façon de saigner cet enfoiré de barbu qui allait encore une fois m’oublier cette année. Et puis je me vois boire, boire, boire, boire, boire jusqu’au tout premier Trou Noir de ma pitoyable existence d’alcoolique, et puis rien, le doux réconfort du vide absolu, la félicité du néant, l’absolu bonheur d’être une larve, mais tout a une fin, et implacablement, mes sens reprennent le dessus, j’émerge enfin, mais, c’est étrange, impossible de me défaire de cette impression, cette impression d’avoir raté quelque chose, comme lorsque tu entres dans une salle de ciné avec dix minutes de retard et que tu essaies d’imaginer ce qui a bien pu se passer depuis le début du film pour que le récit en arrive à la scène qui se déroule sous tes yeux, et tu galères, tu galères à la recherche de ce qui ne peut de toute façon pas être trouvé – et tu réalises alors que plus rien n’aura de sens désormais dans ce que tu verras de ce récit, car tu ne sais même pas si tu as raté quoi que ce soit, mais il y a une seule chose désormais dont tu es sûr, c’est que tu as perdu ce putain de fil, et croyez-le ou pas, mais là, maintenant, tout de suite, j’ai une putain de bonne raison de vous parler de cette histoire de fil. Parce qu’à l’heure où je vous parle – ma montre au bracelet imbibé de vinasse indique une heure du matin – après une discrète vérification je viens d’en arriver à la conclusion que je ne connais décidément pas ce mec bourré avec qui je titube en remontant l’avenue Charles de Gaulle, probablement rencontré dans la journée qui vient de s’écouler – car il est indéniable qu’une putain de journée vient de s’écouler – et il m’est complètement impossible de me rappeler quelle est cette fête dont il parle en riant fort et gras. En tout cas, si je tiens encore debout c’est qu’elle n’a pas encore eu lieu. Ce n’est pas de refus de toute façon ; j’ai bien besoin de me remettre du 24 décembre le plus glauque de toute ma vie. « Qui d’jà, soirée ? » Je parviens à peine à comprendre mes propres paroles tellement je bafouille. Manifestement, je suis déjà bourré. Mais qu’est-ce que je fous là ? Rire gras. « Ben alors Jean-Robert, t’es pas mort ? Ca faisait bien un quart d’heure qu’tu parlais plus… T’émerges au bon moment mon pote, va falloir briller en société ce soir !!! » beugle le gars. Jean-Robert ? Pourquoi ai-je raconté une connerie pareille à ce type ? Et puis, comment a-t-il même pu y croire… si ça se trouve ça n’existe même pas comme prénom. C’est pas malin, il va falloir porter ce fardeau toute la nuit, ce qui ne va pas arranger le douloureux sentiment d’insécurité qui accompagne cette sortie de trou noir. Sentiment aggravé par mon état déjà bien avancé, et qui ne risque pas de s’arranger au milieu de visages inconnus… Et puis qu’est-ce que je vais foutre dans une fête à Neuilly, sérieusement ? J’ai la vague impression de tenir à grand-peine en équilibre à poil sur une planche de bois, au beau milieu d’une mer déchaînée. Rapide vérification de mes vêtements. Mais d’où je sors des fringues aussi classes ? Hors de question de demander ça à ce type, à moins de vouloir à tout prix passer pour un taré ; je déchiffre l’étiquette de ma chemise en tordant le cou : Armani, carrément ; pantalon : Christophe Broich ; chaussures : Bexley. Putain. Quel besoin ai-je eu de claquer toute cette thune dans des fringues de chalouf ?.Quelles autres conneries ai-je bien pu faire depuis ce matin ? Et puis d’où sort ce gars avec ses sapes de petit riche, encore pire que les miennes – immonde veste en cuir Forzieri, pantalon blanc YSL, mocassins Mephisto – et ce grotesque sac de randonnée rouge et bleu qui dépare aussi cruellement sur l’ensemble ? Tout cela sent puissamment le plan foireux, mais je suis quand même bien bourré et nager contre le courant serait largement au-dessus de mes forces ; un bon canapé serait le bienvenu. Et puis j’ai soif. Apparemment nous y voilà. Le gars bourrine l’interphone en s’appuyant de l’autre main à la porte pour ne pas s’écrouler. « Ouaiiiiiis, Maryyyyyse, c’est Julien, tu m’ouvres s’te plaît ? » La fille, voix innocente, apparemment peu avinée malgré l’heure avancée – mauvais présage pour l’ambiance de cette soirée – a l’air bien emmerdé : « Euh, Julien, tu sais, je veux pas te vexer, mais tu es sûr d’être invité ? Tu sais que Marie-Agnès… Allez, tu sais bien, quoi… » « Meuuuuh nan, laisse-moi au moins voir ça directement avec elle, tu peux me faire confiance quand même… » « Sans commentaire, Julien. » Et elle nous ouvre. Pas trop tôt. Le dénommé Julien me fait un clin d’œil et me lance : « T’es la surprise, mon pote ». OK, plan incruste... Ca ne me pose pas de problème : 1 ) rien à foutre des conséquences de tes actes et de tes paroles, et 2 ) tu peux même te permettre de lâcher une majestueuse galette depuis le balcon sans en entendre parler le lendemain – luxe rare et inestimable. Maryse nous attend à la porte et fait sacrément la gueule en m’apercevant. Le prix à payer pour tout squatteur qui se respecte. « Marie-Agnès est dans sa chambre avec son copain, vous vous arrangerez avec elle quand elle en sortira. De toute façon attendez-vous à vous faire jeter, et ce n’est pas moi qui l’en dissuaderai. » Et elle nous tourne brusquement le dos, battant nonchalamment en retraite vers le fond du salon, de toute évidence dans le but de signifier à tout le monde qu’elle n’est pas responsable de notre présence. En tout cas c’est mignon ici. 300 bons mètres carrés au bas mot, six mètres de plafond, des lustres stylisés, surchargés de volutes sculptés, des frises en bas relief faisant le tour des deux salons, eux-mêmes reliés par un couloir donnant sur une multitude de chambres. Près de l’entrée se trouvent la cuisine et une salle de bain. On n’a pas perdu de temps par ici : le sapin a déjà été retiré, sans doute pour libérer de la place ; je ne m’en plaindrai pas, tenant absolument à oublier ma pathétique autodestruction d’hier soir. Dans cette cage dorée, l’élite de la jeunesse neuillienne s’emmerde élégamment. A peu près une trentaine de personnes. Robes flashy, vestes en daim, chemises blanches au col relevé, pantalons de soie, chaussures-bateaux, petites casquettes trendy assorties à la cravate… La jeunesse dorée dans toute sa splendeur ; bienvenue en enfer. Tout ce petit monde écluse les verres à un rythme plutôt honorable, ce qui n’a pas l’air pour autant de réchauffer l’ambiance. En tout cas, tout le monde nous mate d’un air franchement hostile. Les messes-basses vont bon train entre tous ces connards, trop heureux de trouver enfin un sujet de conversation. C’est le moment que ce Julien choisit pour me faire un clin d’œil et m’annoncer : « Je vais pisser mec, amuse-toi bien », me laissant tout seul au milieu du salon à la merci des regards inquisiteurs. Je n’en mène pas large. Ce sentiment d’oppression et d’insécurité se fait suffisamment pressant pour que j’en éprouve le besoin irrépressible de foncer sur le bar pour achever de me défoncer l’entendement, incapable de supporter cette tension nerveuse. Un couple est en train de siroter une coupe de champagne, gardant le magnum à portée de la main ; ils s’arrêtent net dans leur conversation et écarquillent les yeux en me voyant remplir un énorme verre de cognac – j’en renverse pas mal – et m’en siffler la moitié d’un seul trait. Il serait temps de faire diversion sur cette consommation, disons, plutôt enthousiaste... Rien de plus facile ; il suffit d’engager la conversation de manière élégante, mais néanmoins décontractée. « Bien le b’jour, ‘sieur dame, m’fin, le b‘soir… ‘naissez, monde, ici ? ‘Tout cas ça claque ! M’fin c’est quand même ‘ach’ment beau, j’veux dire, qui. Mais euh en fait… dites-moi., on, en fait on… on est chez qui, en fait ? » Le bide. Leur air outré me laisse penser que j’ai peut-être égaré une partie de mon élocution au fond de quelques bouteilles durant la journée qui vient de s’écouler. Il est temps de battre en retraite l’air de rien en direction du couloir où a disparu Julien, car il devient évident que même avec ce parfait inconnu je me sentirai plus à l’aise que dans ce salon, exposé à tous ces regards qui persistent à ne pas me lâcher une seule seconde. Je siffle la deuxième moitié de mon verre avec distinction – violent, ce cognac – et repose le verre sur la table. Bling. Ah ben non en fait, pas vraiment sur la table. J’ai dû manquer légèrement de précision, car un bruit de verre brisé retentit tout à coup à mes pieds. Impossible de dire combien de temps je reste là à fixer le sol, les bras ballants, en tout cas le temps que Maryse-l’Oie-Blanche rapplique avec une pelle, une balayette et une éponge et fasse le boulot à ma place. Je suis puissamment, irrémédiablement bourré, et tous les invités de la soirée ont rappliqué pour voir quels étaient les dégâts, ce qui me place seul face à tous ces regards plus hostiles que jamais. Il n’y a bien que Julien que ça fasse rire, apparaissant soudainement dans l’encadrement de la porte du salon avec deux bonnes minutes de retard sur le début du spectacle. Il s’approche de moi et me lâche un clin d’œil : « Toi mon fils, t’es un champioooon », me lance-t-il avec une caricature d’accent du Sentier, suffisamment bas pour que ça reste entre nous. « Bon allez mec, tu viens ? Faut que je te présente le confiseur » Enième clin d’œil. 2. Mal de têteJulien passe un bras autour de mes épaules et m’entraîne vers la cuisine, laquelle tape allègrement dans les 25 mètres carrés. Cependant la couleur des murs – blanc cru tendance chiottes d’aéroport – et l’absence relative de déco, contrastant cruellement avec le reste de l’appart, laissent deviner qu’en temps normal la bonne est la seule à y mettre les pieds. Pour l’heure la pièce est occupée par un petit mec de 17, 18 ans tout au plus, costard cheap, les cheveux plaqués à la brillantine, qui trône sur un fauteuil Louis XVI devant un énorme tas de coke, facilement 30 grammes. Le gars a l’air un peu bourré, mais dans les limites du raisonnable – signe de sérieux. Reste à voir la qualité. Il me met tout de suite à l’aise : « Tu veux tester avant d’acheter ? » et sans plus attendre me prépare un énorme rail sur la Pléiade de Baudelaire – le tome II. J’inspire avec délectation ; toujours aussi attentionné, Julien me tend une bouteille de bourbon afin de mélanger les effets. Grosse, très grosse rasade. Assis dos à la porte, je ne peux que voir Julien esquisser tout à coup un sourire faussement gêné alors que retentit une voix froide comme la mort, Marie-Agnès je présume. Le genre d’intonation qui laisse entendre qu’elle étranglerait Julien sans le moindre remords, là, tout de suite. « Julien… Je t’avais dit de ne plus jamais remettre les pieds ici, pauvre maniaque… Quant à toi, Jean-Robert, ça se passe de commentaires, tu n’es plus le bienvenu ici – tout ça pour un verre, mais j’hallucine, quelle connasse !!! – Je vais être très claire, les deux losers, vous savez très bien que je veux pas d’histoires ce soir, alors je vous laisse exactement cinq minutes avant de dégager vos têtes de con de chez moi. Passé ce délai, j’appelle la sécurité de l’immeuble pour qu’ils vous virent devant tout le monde. Cinq minutes, et pas une putain de seconde de plus. » Elle claque la porte de toutes ses forces, et voilà que le gamin se lève d’un bond et se met à gueuler contre tous ces enfoirés qui font des courants d’air en claquant cette putain de porte de merde et qu’à chaque fois y en a qui tombe, bordel, y en a qui tombe, et que chaque putain de milligramme de cette coke c’est de la thune qu’il a avancé lui-même, sans blague, merde, et qu’après il s’étonne de pas faire de si grosses marges que ça mais c’est normal aussi, avec ces connards qui claquent la porte à chaque fois, putain, fait chier, quoi. Après quoi il se rassied, un peu essoufflé, et fixe le plafond d’un air absorbé ; réflexion faite le gamin a quand même dû toucher un peu à la marchandise. Je me tourne vers Julien : « Mais comment elle connaît mon prénom cette meuf ? » Il explose de rire – un rire qui commence un peu à me gaver, soit dit en passant – comme si j’avais sorti la meilleure de l’année. « Arrêter de déconner mec, world famous que t’es, toi, world famous ! Tiens, François, mets-nous deux G s’te plaît. C’est moi qui offre, c’est jour de fête. » Apparemment mon super pseudo a rapidement fait le tour de la fête après l’incident du verre. Mais dans la mesure où cet épisode m’a rendu plus ridicule encore que ce pseudonyme de guignol, tout cela ne revêt pas une si grande importance. De toute façon je commence à décoller sévère après ce rail dantesque, et sais pertinemment que je ne vais tarder à me foutre royalement de ce genre de considérations. Mmmmmmh. Plutôt bonne… Faut dire que le rail était vraiment très gros ; en tout cas elle me fait émerger du brouillard, c’est indéniable, et je parviens enfin à penser clairement, à vitesse supersonique, et puis d’un coup, comme ça, comme une envie de pisser, je réalise soudainement que nul échange humain ne peut prétendre à l’authenticité s’il n’est pas empreint de la plus parfaite, de la plus pure sincérité, la connexion quasiment mystique soul-to-soul l’harmonie des pensées à la base de toute chose, l’Equilibre par la Vérité. Si ça ne sort pas là, tout de suite, ma tête va exploser sous le poids insupportable des contradictions et des faux-semblants et de l’hypocrisie alors je prends une grande inspiration et « Tu sais quoi mec, faut que je t’avoue un truc, mec » Julien explose de rire puis s’envoie une grosse rasade de bourbon, directement au goulot. « Aujourd’hui… Euh, tu vas halluciner mais aujourd’hui… en fait aujourd’hui j’étais dans un gros trou noir, tu sais, un gros truc de malade, un truc d’alcoolo authentique, mais grave, tu vois, et en fait la vérité c’est que depuis ce matin je sais que dalle de ce que j’ai fait, putain, je veux dire vraiment pas, et puis, et puis, c’qu'il faut que je t’avoue c’est que, tu vois, t’es vachement sympa comme gars, c’est pas le problème, non franchement, t’es tranquille, je t’apprécie et tout mais euh, comment dire, comment dire je sais pas à quel moment on a bien pu faire connaissance aujourd’hui, je me rappelle vraiment que dalle, franchement, et ça me fout un peu les boules de pas pouvoir situer le truc et puis, et puis, je me sens pas honnête du coup, tu, tu vois le truc en fait ? » Julien me fixe pendant dix bonnes secondes sans dire un mot, les yeux écarquillés et la bouche grande ouverte, puis il renverse la tête en arrière et explose d’un rire de bourré tonitruant, proprement insupportable pendant dix, vingt, trente bonnes secondes, alors pour passer le temps j’inspecte chaque détail du mur de la cuisine, complètement speedé, pété de tics nerveux, donne une note de kitsch de 17,5 / 20 à la photo du chaton qui dort dans une corbeille, mes yeux glissent sur l’éphéméride accroché sous la photo et là, GROS bug.
Je me tourne brusquement vers François et la coke m’ôtant toute modération je lui hurle « Putain, mais on est quel jour ? Je me couche c’est Noël, et là, BAM – j’abats le poing sur la table, envoyant valser un bon paquet de coke – d’un coup, 6 janvier ? » Je crois que j’ai un peu fichu la trouille à François car il affiche un sourire crispé et se lève précipitamment de la table en annonçant qu’il va voir « à quoi ressemble la fête, un peu… », et devant mon insistance me confirme d’un air très gêné qu’ on est bien le 6 janvier. Je laisse Julien en plan, qui rigole toujours comme un psychopathe, et cours me réfugier aux toilettes, écrasé par le poids de LA question, question qui a quand même mis vingt bonnes minutes à se frayer un chemin dans mon cerveau embrumé et me sauter en pleine gueule comme une grenade dégoupillée : MON NOM, putain, C’EST QUOI MON VRAI NOM ??? Merde merde merde je n’en sais vraiment rien... Crevons l’abcès, nom de dieu : QUI pense en ce moment ? Tout ce que je sais, c’est qu’on devrait être le 25 décembre et PAS UN PUTAIN D’AUTRE JOUR. Je suis complètement incapable de raisonner sur autre chose que le présent immédiat. Concentre-toi mec : 24 décembre. Tu rentres chez toi avec quatre bouteilles ; tu le sais parce que tu les as immédiatement posées sur la table devant toi. Tu venais de… de… Mais d’où tu venais, ducon ? C’est pas compliqué, quand même… Tu as bien un boulot, des amis… Où est-ce que tu habites ? Tes parents, ils ressemblent à quoi tes parents ? Tu aimes quoi ? Rien. Juste mon cerveau qui tourne sur lui-même, en vain. Pas le moindre souvenir. Un cerveau vide qui a arbitrairement pris place dans ce corps étranger. Je me regarde dans le miroir : ce visage ne m’évoque rien. Mon dieu. C’est pas la folie, c’est bien pire que ça. Je me retiens à grand-peine d’éclater en sanglots, lorsque quelqu’un se met à bourriner la porte. Une voix de mec passablement bourré me parvient alors : « Eh, je viens d’arriver, paraît que t’es là-dedans ? Quand t’auras fini tu pourras peut-être me dire bonsoir au moins, enfoiré ? – gros blanc, je ne réponds rien – Eh, t’es tombé dedans ou quoi ? » Tout ça c’est un gros film que je me fais. En fait je suis trop bourré, trop coké, je me remets mal du trou noir, c’est tout, je ne connais pas ce garçon qui tape à la porte c’est pas pour moi c’est pas pour moi c’est pas pour moi c’est pas pour moi c’est pas… « Pourquoi tu m’as pas donné de nouvelles de toute la semaine ? Qu’est-ce qui t’arrive depuis le réveillon ? Faut qu’on en parle, Jean-Robert – noooooooon – ça m’a fait mal de te voir comme ça. Il chuchote : Et si tu as besoin de réconfort tu sais qu’on peut s’isoler un peu… Ca fait tellement longtemps qu’on l’a pas fait, j’en crève d’envie tu sais … » C’en est trop. J’ouvre la porte et tombe nez à nez avec un blondinet aux grands yeux verts, et cet enfoiré m’embrasse avec passion avant que j’aie eu le temps de prononcer le moindre mot. Je me dégage de son étreinte et lui allonge une droite au menton qui l’envoie directement au sol. « Mais je t’aime, moi, je t’aimerais toujours, espèce de salaud ! » Sa voix outrée de midinette me poursuit dans le couloir tandis que je me précipite vers le salon. Il faut que je sache avant de devenir définitivement taré… Comment tous ces gens connaissent-ils mon prénom ? Pourquoi ai-je si peur d’entendre la réponse ? Je fais irruption dans le salon et manque de percuter un immense black en costard, tandis qu’à l’autre bout de la pièce son clone immobilise Julien au sol ; à en juger par l’état du buffet, le tocard qui me sert de pote a tenu à renverser tous les plats qui s’y trouvaient avant de se faire choper. Je feinte vers la gauche, donne un coup de rein à droite, plonge désespérément pour échapper à mon assaillant et atterris douloureusement sur les côtes, aux pieds de Marie-Agnès. « Après je pars, promis, je me casse, je veux juste savoir comment tu connais mon prénom, je t’en supplie… » En guise de réponse je reçois un coup de talon haut entre les deux omoplates et constate que ces saloperies font vraiment très mal. Cette Marie-Agnès est complètement hystérique et même le vigile que je viens d’esquiver reste prudemment en retrait malgré ses 2 mètres 10 : « Et il se fout de ma gueule en plus, ce taré, il se fout – de – ma – gueule ! – elle ponctue chaque syllabe d’un coup de talon mais je m’en fous, j’encaisse, pendu à ses lèvres – Tu bousilles mon réveillon, connard, tu débarques même pas une semaine plus tard la bouche en cœur, et en prime tu – te – fous – de – ma – gueule (aïe...) ! Dégage d’ici pauvre con, je veux plus JAMAIS te revoir, alors reprend tes merdes et CASSE - TOI… » Elle me balance un téléphone portable et un portefeuille en cuir rouge ultra voyant d’un goût exécrable. Je dois avoir l’air vraiment ahuri car elle ajoute : « On a retrouvé ça par terre après ton dernier passage. Reprends ça et disparais de nos vies, pauvre sous-merde… » Tout le monde applaudit mon humiliation. Ma vie est merveilleuse. Les deux vigiles nous traînent dans les escaliers et nous jettent littéralement sur le trottoir. Julien ne se relève pas, de toute évidence son nouveau pote ne l’a pas raté ; bien fait pour sa gueule. Ça me fait bizarre de penser que je connais peut-être ce type depuis des années ; mais ce soir j’ai le privilège de l’objectivité absolue, et l’objectivité absolue me souffle que ce type est vraiment une tache. Je le laisse là. Tout en m’éloignant j’ouvre fébrilement mon portefeuille et en sors une carte d’identité. Ma tête. Jean-Robert de Salles. Au point ou j’en suis j’avoue que ça ne me fait aucun effet, au moins maintenant je connais mon adresse : 18 rue Parmentier. J’avise un plan du quartier sur le trottoir d’en face, devant le métro Argentine. Ca va, c’est à cinq minutes de marche tout au plus. Ainsi je suis un neuillien, un vrai de vrai. Je tâte mes poches et sens mon trousseau de clés. Enfin un truc de normal. En arrivant devant l’immeuble, rien, aucun « flash », contrairement à ce que j’avais espéré. Coup de chance, le hall s’ouvre par une clé magnétique accrochée à mon trousseau, et non par un code. Reste à trouver la bonne porte, ce qui promet d’être divertissant. Raisonnons logiquement : d’après la date de naissance indiquée sur ma carte d’identité, j’ai 25 ans depuis peu ; je dois forcément habiter une chambre de bonne et non un appart de 200 mètres carrés, ça tombe sous le sens et limite d’emblée mon choix au dernier étage, sous les toits. Au bout d’une dizaine de tentatives malheureuses – qui me valent de difficiles explications avec les locataires réveillés au milieu de la nuit par un gars en train de triturer leur serrure, mon état fournissant heureusement à leurs yeux une explication toute faite – cette foutue clé rencontre enfin la serrure qui lui est dédiée. C’est avec un très mauvais pressentiment que je pousse la porte. Le désordre qui règne dans ces 15 mètres carrés est quasiment indescriptible, mais je vais tout de même essayer. Le papier peint est à moitié arraché, pendant encore par lambeaux à certains endroits, comme si on s’était acharné à le déchirer – pourquoi comme si ? il est évident que quelqu’un l’a déchiré avec application. Dans un coin s’entassent une quinzaine d’emballages de pizzas surgelées. Le mobilier est plus que rudimentaire : un minuscule bureau, un petit meuble de salon, un four, un mini-frigo, une chaise et un matelas reposant à même le sol. Le sol… comment dire… la pièce toute entière est jonchée de bouteilles de mauvais alcool de chez Ed et de cubis en plastique. Pendant combien de temps ai-je bien pu semer une merde pareille ? Chaque pas m’enfonce dans ce charnier de verre et de plastique qui exhale une odeur de vieille vinasse absolument intolérable. Je m’effondre sur le matelas, seul espace encore vierge, et contemple longuement le spectacle ; toujours pas le moindre souvenir de cette pièce. Je ne peux décemment pas rester plus longtemps dans cet état, sans aucun repère, sous peine de devenir très vite complètement taré. Au diable mon orgueil, si ces gens là ont été mes amis je dois au moins tenter de leur expliquer ma situation, leur expliquer que je ne sais absolument pas de quoi ils me parlent. Même s’ils me prennent pour un dingue – après tout c’est bien ce que je suis – ils tenteront au moins de m’aider. Qu’est-ce que je pourrais faire d’autre de toute façon ? De rage et de frustration, je saisis mon oreiller et le balance de l’autre côté de la pièce. Á son emplacement, un petit cahier. Format poche, couverture en cuir assombrie par endroits par les outrages de la vinasse ; par sa simple présence il semble se foutre de ma gueule. Immonde pressentiment. Aucune envie de l’ouvrir.
Comme si j’avais le choix.
3. Indigestion« 25 décembre Cher journal…Comment, dis-moi, comment te décrire la Grande Joie qui vient d’illuminer mon indigne existence ? En ce matin de Noël, jour officiellement consacré à la lénifiante, écoeurante Bonté Universelle, malgré l’éloignement de mes enfoirés de parents et l’emploi du temps « surchargé » de mes soi-disant amis, la Divine Providence m’a offert son propre cadeau : la Clairvoyance. Je vois à travers les faux-semblants, déjoue les mille pièges tendus par l’Hypocrisie Générale. Tant d’années passées à côtoyer tous ces gens, ces faux sourires mondains et ces amitiés intéressées, les gens-qu’il-faut-connaître. Des gens qui ne se qualifient pas entre eux de « sympa » ou de « marrant », non, il faut croire que nous sommes tous « brillants », « fascinants », « exquis ». Nous portons les mêmes vêtements, avons les mêmes opinions parce ce sont celles qu’il faut avoir dans notre milieu, nous nous méprisons tous en secret et nous poignardons dans le dos en sachant pertinemment que nous ne faisons pas exception à la règle. Tout cela va cesser. L’année qui s’annonce est celle du Jugement. J’ai cinq jours pour me préparer . Le 31 décembre à minuit, j’aurai la chance inestimable de vivre en totale harmonie avec moi-même ; peu d’hommes ont eu cette chance sur Terre avant moi. Mais je ne dois pas tomber le masque, pas tout de suite. Je vais devoir mener quelques investigations, l’air de rien . Etre habile, fourbe, discret. 31 décembre Tout est prêt, cher journal. Le réveillon va être grandiose. Nous sommes tous invités chez cette pimbêche de Marie-Agnès ; je ne pouvais déjà pas la supporter, alors tu imagines un peu maintenant ? Il est temps de me mette en route ; dans deux heures nous inaugurerons l’an Zéro. A tout à l’heure... » A ce stade, deux mesures s’imposent avant que je ne tombe dans les pommes. J’avise une bouteille de gros rouge encore bouchée sur mon bureau, l’ouvre et entreprends de me la siffler de la main gauche, tandis que de la main droite je saisis un stylo et griffonne ce qui me passe par la tête à ce moment précis, en l’occurrence « c’est quoi cette merde ??? ». La même écriture, aucun doute possible : c’est officiel, je suis taré. Maintenant que la situation est claire, allons-y gaiement. Une autre rasade pour la route. « Bonne année Zéro cher journal ! Ma renaissance a été une réussite totale, laisse-moi donc te raconter ça… A minuit pile, alors que la Grande Hypocrisie se voyait déjà remporter, comme à l’habitude, sa plus belle victoire de l’année, que les sourires se faisaient plus larges et plus faux que jamais dans la lumière des boules à facettes, j’ai savamment frayé mon chemin vers la console du DJ « vraiment fun, quoi » qui avait déserté son poste pour distribuer quelques bises et poignées de mains molles et sans conviction après avoir calé un immonde David Guetta – notons que le monsieur, frange blonde et mèches rouges, mondialement connu entre la Porte Maillot et Levallois Perret, était payé 150 euros par heure pour ce type de sacrilèges musicaux. A mi-chemin, la Divine Providence m’a envoyé un signe afin renforcer ma détermination : mille Anges Célestes emplirent tout à coup la pièce de leur chant cristallin, parvenant sans peine à couvrir le bruit de ce blasphème technoïde, et une aura bleutée s’est formée autour de moi. Je suis indéniablement le seul dans cette pièce à les avoir entendu : je crois avoir découvert quelque Force inconnue des autres mortels ; je suis un Elu, et ils ne peuvent pas le comprendre. Á mesure que j’approchais du but, esquivant les bises forcées et les vœux vides de sens, je sentais cette lumière de la Vérité me purifier et me régénérer – ils ne peuvent pas comprendre, ils sont indignes de comprendre. Sur mon chemin de Lumière, seul ce laideron d’Anne-Chantal a réussi à m’intercepter avec son mètre cube, et je devais être le premier mec qu’elle parvenait à coincer parce qu’elle m’a fait SIX bises, cette conne. La dernière épreuve étant franchie, plus rien ne pouvait empêcher la Vérité de triompher. Je me revois m’emparer du micro, et prononcer les premiers mots du Jugement.
- Victor, il est temps que tout le monde sache. Depuis trois ans que tu trompes Charlotte, ta pauvre fiancée, avec la moitié des filles de ton école de commerce, tu as très largement atteint ton quota de péchés, et il est maintenant temps de les livrer au jugement de tous… J’en ris encore, cher journal : Victor n’a même pas tenté de nier, et alors que tout le monde restait pétrifié de stupeur, après m’avoir traité de « sale petite balance de merde » depuis l’autre bout de la pièce, il s’est avancé vers moi avec la ferme intention de me casser la gueule, comme je l’avais prévu. Et comme prévu, cet aveu impulsif n’a pas plu à Edouard, le frère de Charlotte – sept ans de boxe thaï – qui s’est jeté sur lui dans la seconde-même et a commencé à lui coller la correction de sa vie. La confusion qui s’en est suivi m’a permis de continuer sereinement, sans toutefois perdre mon débit ultrarapide, indispensable pour capter l’auditoire et ainsi le neutraliser aussi longtemps que nécessaire. Je me suis immédiatement tourné vers Charlotte, en larmes :
- Oooooh, elle pleure, l’Hypocrite ! Alors qu’ELLE LE SAVAIT ! Mais vous vous demandez sûrement pourquoi elle ne disait rien ? Parce qu’il ne faudrait surtout, mais alors surtout pas que tout le monde sache qu’elle s’envoie régulièrement en l’air avec les deux meilleurs amis de monsieur, Damien et Cédric ici présents, et EN MÊME TEMPS s’il vous plaît ! » Á ce moment précis, la confusion est devenue bordel absolu. Damien et Cédric se sont fait prendre à part par les autres potes de Victor et ont préféré se tirer rapidement, et l’attitude du reste de l’assemblée a dépassé mes espoirs les plus fous : toutes ces Hyènes ont repoussé au maximum le moment de me faire taire, car au fond tout le monde voulait apprendre le maximum de saloperies possibles tout en espérant que son tour ne viendrait pas. Ceux qui étaient soudain frappés du sceau de l’Infamie quittaient le salon le plus discrètement possible, c’était si drôle... Du coup j’ai pu mettre à profit une bonne minute supplémentaire, et toutes les infos si habilement récoltées pendant ces cinq jours d’intrigues de salon y sont passées : Les montres volées par Antoine dans la chambre des parents d’Elisabeth. Henri, complètement torché, qui avait pissé dans l’énorme bol de 10 litres de sangria, le soir où tout le monde avait trouvé qu’elle avait « comme un arrière-goût ». Emilie et Carole qui taillaient allègrement sur Valérie tout en se faisant passer pour ses grandes copines, dans le seul but de profiter des places de théâtre en loges que celle-ci leur faisait parvenir chaque semaine. Sébastien, le fameux voleur de petites culottes que TOUTES les filles ici présentes cherchaient à démasquer depuis bientôt trois ans. Camille, qui faisait régulièrement les poches des manteaux en fin de soirée, une fois tout le monde endormi... L’espace d’une seconde, j’ai croisé les grands yeux verts de Jérôme, terrifié à l’idée que je parle de ses penchants. Et dans cette même seconde il a compris qu’il n’avait pas à s’en faire ; ça ne regarde que nous. De toute façon s’il tombe, je tombe aussi. Quant à Marie-Agnès, par égard pour l’organisatrice de la soirée, j’ai évité de révéler que je me l’étais farcie à maintes reprises et qu’elle avait à cette occasion révélé des vices aussi surprenants qu’inconvenants à une dame de son rang – madame est fille de Vicomte, et a intérêt à se montrer reconnaissante d’avoir été l’objet de ma grande Mansuétude. Et puis... ça y était, j’avais terminé, je n’avais eu besoin que d’à peine deux minutes pour accomplir mon œuvre de Vérité, sans que personne ne tente quoi que ce soit pour m’en empêcher. C’était inespéré. Le silence est revenu. J’ai juste souri, lancé à la cantonade « Et bonne année, surtout » et suis sorti comme une fleur, n’y croyant pas moi-même. C’était si BON. Déjà derrière moi s’élevait le bruit des premières engueulades de ces pitoyables marionnettes prêtes à s’entredéchirer jusqu’au bout de la nuit. Demain à mon réveil, je serai enfin Pur, car j’ai fait triompher cette Lumière de Vérité qui désormais est mienne et m’entoure de ce halo aux mille formes et couleurs sans cesse changeantes, tandis que monte en moi la Puissance que je tirerai à jamais de mon Œuvre. 3 janvier Ô Sinistre Ennui, Morbide Frustration, me laisserez-vous enfin en paix ? Ma vie a effectivement changé, mais je ne peux décemment me satisfaire de si peu. Ce que je prenais pour l’apothéose n’était qu’un dérisoire aperçu du Royaume des Purs où m’attend une chaire d’honneur, sur le dossier de laquelle mon nom est déjà gravé. Elle me revient de droit ; c’est le Grand Homme qui me l’a révélé en songe après que j’aie franchi la première épreuve. Le problème, c’est que je n’aurais pas du commencer aussi fort, voir aussi grand. Je suis victime de mon génie dans le sens où j’ai la placé la barre très haut, d’entrée de jeu. Je l’admets, j’ai eu tout de suite envie de remettre ça, de réutiliser ce principe en l’appliquant à de parfaits inconnus. Dénoncer les maris et les femmes adultères à tout leur voisinage. Filmer les ados fumeurs de joints et transmettre la vidéo à leurs parents. Mais tout cela serait vain. Heureusement le Grand Homme m’est apparu, et a su me remettre sur les rails alors que je sortais de chez l’épicier. « Comment », m’a-t-il dit, « Tu oses déjà songer à la suite alors que ton travail n’est même pas achevé dans ton propre entourage ? », et sa voix faisait tonner le ciel et plier les arbres. Je me suis repenti et cherche donc une solution, car il a totalement raison. On ne soigne pas un malade en lui indiquant de quoi il souffre ; il faut agir directement sur la Maladie pour que son corps en soit purgé. Il en est de l’Esprit comme du corps. Mais à vrai dire je n’ai aucune idée de ce qu’il convient de faire pour réussir cette seconde épreuve sur la voie qui mène au Royaume des Purs. En attendant, je réfléchis, et je bois, cher Journal, je bois tant que je peux, l’abus délectable de la Boisson me plongeant dans des états cathartiques d’où finira forcément par émerger l’Idée du Siècle. » Là, ça commence à faire beaucoup. Arrivé à ce point, chaque ligne est un supplice ; SE faire peur est la pire chose qui puisse arriver, je le sais depuis que je suis entré dans cette piaule. Par instants, je ne peux m’empêcher de fixer les lambeaux de papier peint déchiré qui frémissent au gré des courants d’air traversant la pièce. Je tremble tellement que je renverse une bonne partie de la bouteille sur ma chemise en tentant d’en siffler la fin ; plus je lis et moins je sais qui je suis vraiment. J’ai été quelqu’un de plus ou moins sain, en tout cas une personne qui m’est désormais totalement étrangère, dont je ne sais toujours foutrement RIEN. Après quoi j’ai buggé, et à présent je ne suis plus qu’une page blanche sur laquelle il me sera peut-être à tout jamais impossible d’écrire, car rien ne me garantit que je repêcherai un jour ce pauvre couillon de Jean-Robert dans les profondeurs du marécage nauséabond qui clapote à l’intérieur de mon crâne. Je suis sans forces, écrasé par le poids de la fatalité sur ce matelas miteux ; je ne peux plus que lire, plonger plus profond encore dans la fange sans savoir ce que j’y trouverai, et même s’il y a quoi que ce soit à y trouver. Il est deux heures du matin, et je suis seul dans cette piaule crasseuse, à quelques centimètres du fin-fond de la misère humaine. C’est reparti. Toujours plus profond. « 5 janvier Alleluia cher Journal, ALLELUIA !!! Tant de choses à préparer et trop peu de temps pour te raconter mon projet dans les détails. Je te raconterai après coup, ce sera plus amusant – tu ne crois pas ? La vie réserve décidément des surprises : je ne combattrai pas seul les démoniaques légions, j’ai trouvé un Compagnon de grande valeur. Pourtant avant ma Renaissance je trouvais ce garçon un peu étrange, malsain, aveugle que j’étais ; il ne voyait plus le reste du groupe, pour une obscure histoire d’argent – pure calomnie, à ce qu’il m’a assuré. Le Mensonge va de paire avec l’Hypocrisie de tous ces gens ; c’est décidément l’une de leurs armes principales, il est grand-temps d’agir. J’ai croisé cette ancienne connaissance chez l’épicier où j’étais redescendu me procurer de quoi élaborer mon projet – une demi-douzaine de bouteilles de muscadet – et après avoir un peu discuté avec lui j’ai compris qu’en nous brûlait la même Lumière divine. N’y tenant plus, je le lui ai demandé à brûle-pourpoint : est-ce que lui aussi voyait le halo qui m’entourait ? était-il un Elu ? Il a d’abord explosé de rire, sans doute pour garder une contenance ; nous autres Elus devons nous protéger, c’est bien normal. Pour lui montrer que j’étais sérieux, digne de confiance, frère de Lumière, je restai face à lui, déterminé, attendant qu’il se dévoile enfin. Devant ma réaction, il s’est brusquement arrêté de rire, a hésité une bonne vingtaine de secondes sans rien dire. Je ne bougeais pas. Puis il se dévoila : oui, lui aussi était un Elu. Quelques minutes plus tard, à force de concentration, je suis parvenu à entrevoir son Aura : son halo est bleu azur, et ne change pas de couleur comme le mien. Quand je le lui ai fait remarqué, il m’a expliqué sur le ton de la confidence que c’était une marque de ma supériorité hiérarchique ; il a l’air beaucoup plus au fait que moi, il est vrai que malgré mes grandes prédispositions je n’ai changé de peau que depuis dix jours. Je devais être le premier autre Elu qu’il rencontrait, car il ne cessa par la suite de me jeter des regards furtifs. C’est le Destin qui a voulu cette rencontre. Nous avons par la suite beaucoup parlé de cette histoire de Jugement, quoique je parlais bien plus que lui qui parfois se contentait de hocher la tête pour acquiescer. Il a décidé de m’aider dans cette œuvre, et a trouvé une idée remarquable que nous allons essayer d’appliquer dès demain soir chez Marie-Agnès. Elle organise TOUJOURS une soirée le samedi. Julien – c’est son nom de mortel – a eu l’idée de notre moyen d’action, elle est tout simplement géniale : l’Esprit de ces jeunes gens sera guéri et libéré du poids de leurs innombrables péchés. Nous pourrons nous incruster dans cette soirée sans aucun problème, à condition bien sûr de ne pas prévenir de notre arrivée et de placer Marie-Agnès devant le fait accompli : en effet, elle recevra, en plus du groupe de Pécheurs habituel, des amis venus spécialement de Monaco, et ne voudra surtout pas faire de vagues. Je suis tellement excité, cher Journal... A demain ! » Et c’est tout. Je tourne fébrilement les dernières pages du cahier, mais elles sont toutes désespérément blanches. Je suis tiraillé entre la frustration la plus abyssale et le soulagement le plus céleste ; je ne saurai jamais ce que nous pouvions bien avoir en tête, mais au moins ça n’a pas eu lieu, et c’est bien le principal. Qu’est-ce que deux pauvres branleurs comme nous croyaient bien pouvoir faire dans cette fête, alors qu’il était évident que Marie-Agnès appellerait immédiatement les vigiles cette fois-ci, après mon festival du réveillon ? C’est donc à cela que j’ai été réduit pendant ces douze jours de délire ? Suivre un looser comme ce type, cette ordure qui m’a manipulé alors que je touchais le fond, qui est entrée dans mon jeu et m’a manipulé ? Mais pourquoi ? Pour sa petite vengeance mesquine ? Il avait donc trop peur de se rendre tout seul chez Marie-Agnès ? Trop minable pour imaginer autre chose que de massacrer le buffet et foutre la soirée de ces gens en l’air ? Les réponses n’existent pas. Je dévaste ce qu’il reste de ma chambre, fou furieux, explose les bouteilles vides contre les murs, hurlant de douleur et de honte. Puis je me calme, à bout de souffle. Il n’y a que ça à faire. Respirer à fond. M’effondrer sur le matelas. Et je craque. J’explose de rire, le corps secoué de spasmes douloureux, ris jusqu’à l’épuisement, longtemps, très longtemps. Et puis tout s’arrête. Je reste allongé, calme, contemplant le plafond, perdu dans mes pensées. Les prochains mois, que dis-je, les prochaines années vont être difficiles. Je vais devoir me reconstruire, patiemment. Recommencer à zéro. Ecrire sur cette page blanche, et peut-être retrouver un jour quelques chapitres de l’œuvre originale. Peut-être. Je n’arrive pas à me sentir pessimiste : l’avenir commence aujourd’hui. Je vais déménager, trouver un travail, arrêter l’alcool et la coke, mieux choisir mes amis. Je vais vivre. Je n’ai pas à me lamenter sur mon sort. Après tout, je m'en sors plutôt bien, plus de peur que de... Une énorme détonation résonne au loin, emplissant la nuit d’un assourdissant et interminable écho. Je sursaute, deux fois. La première, à cause du bruit. La deuxième, parce que dans la seconde qui suit une multitude de flashs assaille mon pauvre cerveau malade :
le verre qui se brise à mes pieds, tous les invités qui rappliquent dans le salon Julien dans l’encadrement de la porte, deux minutes plus tard « toi mon fils, t’es un champioooon » Julien et son sourire de malade le placard de l’entrée chez Marie-Agnès Julien et son regard de malade « j’ai besoin que tu fasses diversion dans le salon – tu trouveras bien quelque chose… » Julien et son rire de malade le sac de randonnée Julien et sa putain de bonbonne de gaz, la façon dont il la caressait en chuchotant « deux heures dix » Pas besoin de regarder à la fenêtre, je sais d’où vient la fumée ; lentement, je plonge la main dans ma poche droite et en tire une pièce d’un euro. Disons face pour le Mexique, pile pour la Sicile... Je lance. Tout va bien se passer. Tout va bien se passer.
juin 2006 / février 2007 |
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