Lost in London, eight days a week



Dimanche 8 février 2009


Si le dimanche était le premier jour de la semaine, la semaine commencerait drôlement, mais peut-être plus sagement. Si les semaines commençaient par une non-activité, quatre heures à regarder tique - taquer l’horloge vintage d’un pub londonien. Quatre heures de totale solitude consacrées à la bête contemplation. Si toutes les semaines pouvaient commencer avec ces petites réflexions du lendemain de gueule de bois : « ça doit être bizarre aussi d’être quelqu’un d’autre ». Bien sûr ce n’est pas une phrase qu’on trouve intelligente le lundi. On la griffonne vite sur un sous-bock avant de la trouver bête. Mais le dimanche, elle prend tout son sens.

Si j’étais cette fille en face, la brune avec un sweat à capuche – enfin c’est peu probable, puisque jamais dans aucune vie je n’aurai de sweat à capuche, mais admettons – si j’étais cette fille en face, penserai-je comme elle, ou comme moi ? Me serais-je offert ce sweat ? Le trouverai-je absolument délicieux ? Me fendrai-je d’un sourire béat en écoutant Coldplay dans un Ipod blanc – non, non, cessons, là on bascule totalement dans le fantastique, le gore, le film d’horreur !

Nos goûts, nos pensées, nos doutes sont-ils inscrits dans notre corps ? Est-ce dans nos cellules ? Si on me coupe les bras, est-ce que je risque de ne plus aimer Bowie ? De m’habiller en jaune ? De ne plus manger de chocolat ?









Lundi 9 février


Eluana est morte. Cette Italienne de 38 ans ? 21 ans ? Je ne sais pas comment il faut dire. Puisqu’elle a vécu ? Survécu ? Plutôt sous-vécu ? 17 ans dans le coma.

On lit partout: « elle est devenue, malgré elle, un symbole du droit à mourir. » Ah bon, Eluana est devenue un symbole du droit à mourir ? « Malgré elle » répète l’article, énervé devant ma mauvaise foi. Non, je n’aime pas les symboles, je n’aime pas les « droit à ».

Il y a eu d’autres « symboles du droit à mourir » ; c’est fascinant de lier les évènements entre eux, surtout quand les faits sont dramatiques, personne ne va gueuler en plein deuil. Mais c’est bête comme ça me hérisse.

Chantal Sébire, un autre symbole. Une femme très malade mais vivante. Parlante et clignante des yeux. Une activité cérébrale. Le juge français avait décidé d’empêcher l’assistance au suicide.

En Angleterre, une adolescente de 13 ans refuse une transplantation cardiaque. Marre des hôpitaux, six mois à vivre. Les parents respectent la volonté de leur fille. Après avoir parlé à la jeune fille, les services britanniques de protection de l’enfance renoncent aux poursuites judiciaires.

Mmmh. J’ai beau penser, retourner le problème, peser, raisonner, me débarrasser de préjugés, rationaliser, émotionner, je n’y arrive pas. Je ne sais pas quoi penser, mais je n’aime pas qu’on présente « le droit à mourir » comme un concept évident, plein de bon sens. Ça me gêne.









Mardi 10 février


Je suis allée faire un tour au métro pour récupérer mon journal intellectuel, The London Paper. Je ne sors plus beaucoup de cet appart’, je suis seule, il fait froid dehors. Il fait 24 degrés chez moi. Je lis que Sarah Brown est mal dans sa peau depuis que Carla Bruni est première dame de France. Elle se trouve moche à côté d'elle, elle n'aime pas être photographiée en sa compagnie. Je ne suis pas d'accord, elle n'est pas très belle Carla Bruni, d'abord elle est toute refaite. Elle a des pommettes hyper saillantes. Elle est trop maigre.

Je suis sûre que les lectrices seront d'accord avec moi. Mettons-nous en situation. Un salon cosy, deux charmantes jeunes femmes.

_(une première lectrice) C'est vrai qu’elle est maigre, Carlita ! Les hommes, ils n'aiment pas, non vraiment pas. C'est comme les yeux bleus !

_(une seconde lectrice, réagissant) Oh c'est vrai, mon homme trouve que ça fait bovin ! Il dit d'ailleurs que les blondes aux yeux bleus, c'est fade !

_(moi-même, heureuse que ma brève fasse réagir) Et elle est grande, ce n'est pas très beau ! Plus grande que lui !

_(la première lectrice) Oh, ça je ne pourrais pas !

_(la seconde) Non… moi, j'aime les types grands, et puis qui font un peu latino, tu sais, genre Juan, le prof de salsa

_(la première, interrompant ) Oui oui totalement les yeux noirs, musclé, bronzé ?

_Oui, il a un regard pétillant patati et patata et une grosse patati et patata

 

Ah, les femmes.









Mercredi 11 février


Nouvelle échappée, seule à Londres, pleine d’envie. Hélas, je ne vois pas venir le drame. Non, je persiste à couvrir d’un regard attendri les grosses filles en mini-jupes léopards et talons aiguilles vernies. Je souris, bêtement, à ces jeunes insolents en slim et feutre noir. Le métro nous bouscule, nous fait nous entrechoquer les uns contre les autres, mais ce n’est pas grave, nous sommes différents nous autres Anglais, nous jetons un « WoW » tellement cool lorsque nous sommes bousculés.

J’ouvre ma source principale d’informations cette semaine, The London Paper, qu’un brave Pakistanais m’a donné devant le métro, comme ça, gratuitement. Je lui ai souri, émue.

Je feuillette donc cet incroyable magazine, m’émerveillant de la simplicité de ces feuilles anglaises. Des stars, sont-elles belles, moches, Lilly Allen est la plus grosse de ses potes, Keira Knightley et Kate Moss, elle en rit, mais les jalouse-t-elle ? Mmmh sans doute, me dis-je en hochant la tête, contente.

Elles étaient toutes à Los Angeles pour les Grammys, Gwyneth, Lily, Posh Spice, etc. Comment se sont-elles fringuées pour les Grammy Awards ? Oh, non, comme ça, c’est vrai, quelle audace, incroyable, j’en gémis d’émerveillement.

Ah la la les Grammy Awards. Gourmande, je jette un coup d’œil au palmarès. Meilleur chanson ; Viva la Vida, Coldplay. Meilleur album rock ; Coldplay.

La lumière du métro s’intensifie brutalement. Je blêmis. Il fait très chaud, vous ne trouvez pas ? Pourtant je grelotte et je transpire. Qui est-ce qui crie fort comme ça ? Arrêtez-le ! Qui est-ce ? Quoi ? C’est moi ?









Jeudi 12 février


Pourquoi des gens ont plus la guigne que les autres ? Prenons un exemple tiré au sort, le cancer de la prostate. C'est une molécule qui fout la merde.

Des chercheurs de l’Université du Michigan en ont identifié une qui pourrait être responsable de l’agressivité de certains cancers de la prostate, très rapides et invasifs, ils génèrent des métastases.

Les chercheurs ont découvert que ladite molécule transforme les cellules de la prostate en cellules qui envahissent tout l’organisme. La molécule est donc fortement présente dans les urines des sujets les plus malades, et non chez celles des personnes en bonne santé.

La revue britannique Nature a consacré trente-cinq pages à cette découverte majeure. Car un test d’urines pourrait bientôt être mis au point afin de déceler cette molécule néfaste qui rend les cellules agressives – aurais-je oublié de la nommer ? – la sarcosine.









Vendredi 13 février


27 degrés dans l'appart'. Ambiance tropicale parfaite pour écouter le folk baba-cool des Fleet Foxes, Ragged Wood. Découvert sur les murs du Tube, certifié « meilleur album du monde de l'année », et oui, c'est vrai. Ah, 28 degrés. S'ouvrir une bouteille de rosé. Prendre un verre à pied, le blinder de glaçons, verser. Boire délicatement. S'appuyer le tête contre la baie vitrée, en apprécier la fraîcheur. Ecouter Black Mexican Dogs de Cold War Kids, repéré dans la série Gossip Girl qui kiffe le piano jazzeux, la guitare crade, les gémissements déchirants. Génial, du coup mettre un bikini, se servir un deuxième verre de rosé, glaçons. On est à Londres : Ecouter You Never Give Me Your Money, meilleure chanson des Beatles. Danser un peu, transpirer, mettre un bandeau dans ses cheveux et se maquiller en bleu, pour voir. Troisième verre de rosé, c'est la canicule. Refaire des glaçons, il n'y en a plus, mettre de l'eau partout dans la cuisine. Fleet Foxes, Ragged Wood. On sonne. Se servir un autre verre, danser jusqu'à la porte d'entrée la clope au bec en peignoir, ouvrir, c'est la femme de ménage, it is forbidden to smoke, il est quatre heures p.m., c'est pour le ménage, être vraiment cool et dire pas de problème, j'attendrai dans le couloir, en peignoir, peinte en bleu et pompette. Kiffer.









Samedi 14 février


Valentine's Day, adieu Londres, les 28 degrés, ma santé mentale.














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