4 heures du matin, teuf à domicile. 50-60 personnes dans l'appart, des flaques de vin dans les couloirs, des verres qui se renversent sur le tapis, les voisins du dessous qui menacent d'appeler les flics. Mais ça va, ça va. Faut dire que je suis complètement l'ambiance est très bonne.
En fait là, j'ai juste un souci. Qui l'a invité, lui ?
« Attends, je veux dire, vous êtes journalistes, c'est très bien, j'suis d'accord. Mais ça va moi tu sais, j'ai pas à me plaindre... Je veux dire, j'suis commercial, j'suis dans les pompes à eau, et ça marche à bloc pour moi, je gagne super bien ma vie... Je veux dire, j'ai 28 ans, je bosse dans une boîte de 1100 personnes, et j'ai quand même ZE Mégane de fonction avec les jantes alus quoi... »
Pas de soirée réussie sans un commercial bourré dans un coin de la cuisine. C'est vrai qu'il manquait un truc.
Gare du Nord. Le Paris-Lille part à 8h30 pile, pas une minute de plus.
Il arrive en courant sur le quai, un gros sac à la main. A voir sa tête, ça fait un bon moment qu'il crache ses poumons, probablement depuis sa descente du métro. Il tente de taper le sprint de sa vie, arborant vaguement l'expression de la biche innocente coursée par une meute d'épagneuls shootés à mort par l'odeur du sang de la bête blessée, tandis que les cavaliers tirent lentement leur sabre de leur fourreau avec un rictus vicelard au coin des lèvres, que le souffle puissant du cor emplit le sous-bois dans la brume matinale que transpercent à peine quelques rais de lumière mordorée se reflétant sur les quelques gouttes de rosée qui perlent encore sur les fines aiguilles des altiers séquoias tricentenaires et que bon, bref, elle va prendre cher, la biche.
Il perd de la vitesse. Mais la lueur de l'instinct de survie éclaire toujours ses yeux mi-clos, sa mâchoire est contractée, quelques veines saillent sur ses tempes écarlates et luisantes. Il ne lâchera pas. Pas maintenant, alors que la victoire est si proche...
Enfin, il parvient au niveau de la porte. Il jette son sac, gravit péniblement le marche-pied, s'effondre sur un strapontin et souffle un grand coup, comme si ses nerfs allaient lâcher sous le poids de l'émotion.
Eh mais, mec. Mais qu'est-ce que... Mais pourquoi tu...
Je veux dire, il est 8 heures VINGT, bordel.
BENOÎÎÎÎÎÎÎÎT !
Réquisition. Ramène tout de suite ton temps de cerveau disponible chez moi, j'ai du lourd, là.
PS : Oublie pas la bière.
PS2 : De la Trois Monts, si tu trouves.
PS3 : Naaaaan, oublie la Trois Monts. Fais péter la Kasteel 12 degrés finalement, on en aura besoin pour ce... ce truc.
16/01/2010
Ma coloc' joue du piano. Je fume une cigarette, tranquillement vautré dans un fauteuil. Et j'écoute. 18 ans de pratique, autant dire qu'elle assure.
Quand elle joue, c'est quelque chose. Une fragile délicatesse mêlée à la volonté farouche d'en découdre, un combat à l'issue sans cesse repoussée, toujours au bord de la rupture.
Certains jouent le buste droit, sûrs de leur fait, le poignet négligemment plié et les épaules fixes. Pas elle. Elle engage toutes ses forces dans la bataille : sa vie en dépend. Chaque seconde est une victoire. Ses épaules suivent le mouvement de ses mains, comme si elle esquivait les attaques d'un ennemi imposant, qui pourrait la balayer d'un instant à l'autre. Son regard est en alerte, souvent teinté d'une lueur d'hésitation. Elle donne le change, met un point d'honneur à parvenir au bout. Comme d'habitude, elle y arrivera. Et comme d'habitude, en abaissant le clapet, elle se plaindra gentiment en affirmant qu'elle régresse.
Il y a une partie d'elle qui n'appartient qu'à ces instants, une affaire entre elle et cet instrument qu'elle respecte autant qu'elle le défie. Et cette alchimie donne lieu à de purs moments de grâce où le temps semble suspendu, où les personnes présentes dans la pièce ne peuvent que se taire et se laisser toucher au coeur par cette énergie du désespoir, cette émotion brute qui les...
Elle manque une note.
« - Putaiiiiin, sa race maudite ! »
Ouais, bon. C'est un peu ça le problème avec les instants de grâce, c'est que ça ne dure qu'un temps.
07/01/2010
Mon épicier parisien, le 20 décembre. Je ne l'avais pas vu depuis des mois... Il m'accueille à bras ouverts.
« Boooooonjour monsieur ! Vous êtes de retour pour la Noël alors ? Une bonne année, une bonne santé... Qu'est-ce que c'est qu'il vous faut pour aujourd'hui ? »
« Ah ben, je me demandais juste si vous n'aviez pas un peu de piment d'Espellete. »
Il répond que non. Qu'il a bien du poivre sinon, mais que c'est tout. Je dis que c'est pas grave, la bonne année tout ça, puis le salue et me dirige tranquillement vers la porte.
« Excusez-moi... Monsieur ? N***, c'est bien ça ? »
Il plonge la main sous le comptoir. Oh non... l'enfoiré... Il sort une énorrrme pile de tickets de caisse, et les épluche consciencieusement pendant quelques secondes, avant de brandir LE ticket avec un grand sourire. Il ne va quand même pas oser ?
« Ca fera trente-cinq centimes, s'il vous plaît. »
Il ose. L'air de rien, je jette un coup d'oeil sur le ticket : 29/08/09.